30 septembre 2007
Le canal
Demain, je remettrai mon Fils à ceux qui ne sont plus que des étrangers, il retournera là-bas, loin. L'épisode de demain sera écourté, comme il était prévisible, le jour supplémentaire, une lubie téléphonique de sa mère. Disons que je commence à la connaître... la formule est savoureuse. On a occupé le dimanche comme avant, comme il y a longtemps. On a repris ce vieux chemin alors éternel, de la place au canal, jusqu'au pont et ensuite le long, jusqu'à l'autre pont et retour. Au milieu des gens qui savourent la fin d'après-midi, les joggers, les familles avec les chiens, les poussettes biplaces et les patins à roulettes neufs.
On regarde les canards, les poules d'eau et les cygnes, comme avant, ou presque, en longeant les tilleuls. Aujourd'hui, les carpes respectables fouillent la vase, le long de la rive. On compte les poissons. J'explique l'écosystème, le Petit sur les épaules, les allemands que l'on croise semblent étonnés, les joggeuses nous regardent bizarrement, l'œil prédateur, mais ça doit être mon imagination. Une journée comme celle-ci est belle, magnifique. Une journée comme celle-ci ne compense que peu ces autres journées, depuis un an. L'adulte responsable devrait faire la part des choses et profiter à plein de ces instants rares. Oui, c'est ce que j'ai fait, sans pour autant effacer cet arrière-goût et cette appréhension future.
Un collègue à moi a une fille, une histoire semblable, mâtinée d'étrangeté et de distance. Sa fille vit à Berlin, avec sa mère, il ne la voit pas très souvent, peut-être une fois par mois. Cette destinée semble stabilisée, ce n'est pas le chemin que je souhaiterais prendre, mais les issues se ferment peu à peu. L'exil supplémentaire un peu plus à l'est me paraît superflu, soudain, ce futur est tracé, sans trop de latence pour moi, seulement pour ces journées rares où nous serons seuls au monde. Ma vie à moi doit s'y faire, ne pas trop sacrifier. Ouais. Ça sonne bien. Encore une fois, il dort, de l'autre côté de la porte, paisiblement. Je ne lui ai pas dit qu'il repart demain, j'aurais peut-être dû. L'information que sa mère n'est pas là, peut-être à Budapest, lui a suffit avant-hier. Tant qu'il ne cite pas trop l'homme au demi-prénom, jusqu'ici tout va bien. Je finis le vin italien, j'aurai demain deux demi-journées. Encore une fois.
29 septembre 2007
Samedi soir
Une bonne journée, si. A part sa mère qui m'appelle pour ne rien dire, style "je m'assure que tout va bien". On ne sait jamais. Pour me dire aussi qu'ils ne sont pas descendus à l'hôtel prévu, mais à un autre, plus près du centre et des lieux de beuverie traditionnelle actuelle. Pour me dire qu'elle a rentré trois fois de suite le mauvais code et qu'en conséquence, son téléphone portable ne fonctionne pas. Pour me dire qu'une de ses vieilles amies en profiterait bien pour voir le Petit, s'étonne qu'elle ne m'ait pas déjà contacté (ben voyons, elle attendra que je ne sois plus père célibataire à 700km de mon fils). Et puis plus tard, elle me rappelle, d'une des tentes de l'Oktoberfest, on n'entend rien, mais elle juge essentiel en ces conditions de me dire qu'elle a décidé de rester un jour de plus, que je peux garder le Petit en conséquence. Inutile d'essayer de lui expliquer que j'en suis content, mais qu'il me faudra néanmoins aller travailler lundi, qu'il faudrait qu'elle soit à l'heure... la routine, quoi...
Et puis le soir arrive, attendu, prévisible, comme la dépression vespérale. Je fais bonne figure. Après deux histoires de loups, le moment est venu, il s'endort, sans trop de difficultés. Je retourne vérifier, un peu plus tard, il ronfle, je remonte les draps, un peu.
Je charge les photos de la journée sur l'ordinateur. Erreur. Car je tombe sur les répertoires adjacents, ceux qui contiennent ces vieilles photos. Celles faites par manque d'original, celles faites en temps heureux, celles faites en triptyques. Celles des moments où la crise ne se faisait pas encore sentir, celles des moments où la crise grondait, ignorée cependant. Celles des moments où elle éclata. Et toujours un même élément, ce Petit qui ressemble à son père au même âge, avec des éléments évidents de sa mère, ses yeux. Celui qui dort à côté maintenant, la personne qui compte le plus au monde pour moi dorénavant, sans mesure, sans équivalent. Sans aide. Je bois du vin italien pour oublier. Un vin léger, mousseux. L'étoffe de l'oubli temporaire. Assez pour aujourd'hui.
28 septembre 2007
Vendredi soir
Après avoir étudié avec attention l'histoire édifiante d'Ernest, le chien de berger faisant face à une mission des plus difficiles, puis l'histoire de Totoche la souris au cœur sur la main, le temps vint de se coucher et s'endormir. La tâche sembla beaucoup moins difficile. A l'heure où j'écris, du laptop sur le canapé, je viens d'accomplir ma ronde, il est aux portes du sommeil. Une caresse sur le nez, ses yeux se ferment, je remonte un peu le drap, vérifie la position du tigre, le koala est derrière, amortit. Soupir. Je referme la porte, lentement, le rai de lumière s'amenuise sur le petit lit, disparaît sur le silence.
Ce n'est pas aussi facile, détendu que je l'aurais pensé. Lui, c'est un ange. Je ne suis pas trop fan de ce terme, ça sonne trop comme un mauvais film américain. Mais si. C'est fascinant de voir à quel point il est détendu, souriant, heureux. Alors moi aussi, bien sûr, tant que je suis en vue. C'est aussi tellement plus facile depuis cet été, depuis qu'il ne cherche plus sa mère incessamment, qu'il suffit de lui expliquer, qu'elle reviendra le chercher lundi pour rentrer à Budapest. C'est aussi tellement plus facile d'être chez moi, dans un environnement que je connais, étranger, certes, toujours et encore, mais familier. Mais je ne m'y fais pas. Je devrais être content, je suis content de l'avoir, enfin. La nuit dernière, je n'en ai pas dormi d'excitation et puis j'ai rêvé qu'il était déjà là. Un homme, ça n'a pas peur. Je suis la figure paternelle, celui qui rassure, le phare dans la tempête. Je suis le chacal mauvais qui écrase les obstacles au travail. Je suis le maître de la distance méprisante, de l'agression destructrice. Je suis, j'étais. Je ne sais plus. Ce soir, je doute.
Mon fils dort dans la pièce voisine, paisiblement. Depuis relativement longtemps, il ne pleure plus, quand il est avec moi, j'arrive à le calmer, j'arrive à me calmer. Depuis la séparation, je suis devenu beaucoup plus patient. Comme s'il m'avait fallu cela pour comprendre, enfin, où étaient les choses importantes. Je l'avais compris un peu avant, avec le docteur M., mais la mise en pratique... En fait, on s'est toujours bien entendus, les épisodes pleurés étaient juste des intermèdes, son stress, mon stress. Maintenant ça va mieux. La question, maintenant, c'est de savoir si les choses seraient les mêmes sans cette année écoulée.
Quand il est là, quand je suis avec lui, à la joie d'avoir mon fils se mêle un sentiment plus noir, que je ne comprenais pas. Un sentiment qui remonte des profondeurs aux frontières des journées, ces instants où l'on se sépare, pour dormir, enfin, surtout lui. Je l'attribuais à de la fatigue, le rejetais, père indigne qui déprime juste en ces instants qu'il a tant attendu, patiemment, durant des jours. Je vais le regarder dormir, ça me calme, je reste là, dans la pénombre, je l'entends respirer. Et je me rends compte que ce qui me manque, c'est la troisième personne. Même aujourd'hui, où les choses sont si différentes. Et plus difficiles. Je suis con, je devrais être content. Pour une fois qu'il est chez moi, enfin. Sans doute cette éternelle journée d'adaptation. Lui s'adapte plus vite que moi. C'est fou, je suis dépassé. Par lui, ça me fait plaisir.
Vendredi midi
Voilà, elle téléphone, elle n'est plus qu'à 36km de Munich. Elle demande le chemin. 3/4h plus tard, elle appelle à nouveau, elle est en bas. Je descends du bureau, le sac est déjà dans l'entrée, elle ajoute malicieusement qu'il y a aussi un enfant qui va avec. Lui, il s'est rendormi, entre-temps. Aller le chercher dans la voiture signifie une nouvelle confrontation avec l'autre, le voleur. Il faudra bien, je me force, elle en profite pour réaliser qu'elle n'a jamais fait les présentations. Son prénom à lui s'est écourté, signe sans doute d'une intimité complice. Mais le Petit, lui, est content de me voir, alors je le sors de son siège et on s'en va. On fait le tour des collègues de bureau, je reprends ma veste, direction le métro. Voilà.
Il voudrait un métro rouge, je lui explique que ce n'est pas possible sur cette ligne. Et puis on arrive. Inouï le potentiel de contact de l'enfant en bas âge, mignon. Les femmes de tous âges aiment, apparemment. On retrouve la maison, enfin, l'appartement. Il me demande si ses grands-parents sont là, si c'est la maison de Papa. Non, ils ne sont pas là cette fois-ci et oui, c'est même là qu'il a fait ses premiers pas, dans ce couloir. C'est mauvais, les souvenirs. Je me sens faiblir, ce n'est pas le moment. Je redescends le camion de pompiers de son piédestal, l'avion est encore dans sa boîte. On s'est promis de manger, puis de dormir. Manger, c'est laborieux. Peut-être que je suis mauvais cuisinier, finalement. Lui, il m'interroge sur tout ce qui l'entoure, négocie. Je regarde ça, après je mange. Oui. Et tu dors.
Dormir, ce n'est pas facile. J'ai monté le lit, installé des draps, sorti le koala et le tigre de sa valise. Sa valise contient plus de petites autos que de vêtements, ou presque. Je le couche, il ne dit rien, il est content. Comme toutes les dix minutes où je retournerai vérifier qu'il dort, il sera là, bien éveillé, avec un grand sourire. Il faudra user de stratagèmes. Alors je lui dis qu'il a gagné, qu'il peut dormir dans le grand lit moins froid et que je dors aussi. Du coup, je tombe dans mon stratagème, je me réveille 1/2h plus tard, mais lui dort profondément. C'est déjà ça. Je fais la vaisselle, je devrais être heureux, mais non, c'est plus compliqué. En fait, être père célibataire me paraît soudainement extrêmement stressant et rempli de doutes. Vivement qu'il se réveille, qu'on sorte.
26 septembre 2007
Conte de la jungle (Chap. V)
Hurler avec la meute est une activité très reposante. Hurler avec une meute est quelque chose de facile. Amener une meute à hurler est également une action relativement simple. Cette meute-ci était particulièrement hétéroclite, mais tout bien considéré, c'était sa meute, celle où, d'une manière inattendue, il se sentait bien. Cette pensée était suffisamment troublante pour grand coyote, qui avait d'énormes difficultés à se réinsérer dans toute structure animale se rapprochant d'une famille. Alors il prit la fuite, subrepticement, pour voir, humer l'air et considérer la jungle.
Dans la communauté, la routine battait son plein. Le temps était à nouveau aux workshops. Hamster dépressif avait tenu, avec l'aide d'un autre, à organiser l'un d'eux. Grand coyote était sceptique, non qu'il n'apprécie la bonhomie amicale du hamster, mais plutôt du fait de son appréhension, son instinct, qui lui recommandait là de faire un détour, comme devant les pièges à mâchoires des grands nuisibles. L'assemblée était ce jour entièrement constituée de vieux briscards expérimentés, de la crème allégée de la communauté du sud, mais aussi de l'ouest et du nord. Et l'unanimité qui se fit ce jour le laissa dans une certaine mesure pantois. Chacun d'entre eux avait le même regard que lui sur les choses qui se passaient à présent, chacun d'entre aux avait les mêmes désirs, les mêmes envies de changement et d'amélioration. Certes, il ne regardaient pas vers l'est aussi maladivement que lui, certes, malgré leurs cicatrices d'anciens combats, ils faisaient toujours preuve d'un attachement complet à la communauté.
La communauté. Les remises en question. Trop de choses en même temps, le temps était rude, l'hiver approchait. Le deuxième hiver. Il se retira sur la colline habituelle, regarda la colonie, les plantations, toute cette petite vie qui grouillait, là, sous ses pattes. Et le sentiment de vide. Il regarda une nouvelle fois la feuille de mûrier que son ami panda facétieux lui avait fait parvenir le matin. Un autre, un inconnu jusqu'à présent, alors indéfini, avait dit: "Ecrire, c'est parler, en étant torturé par l'incommunicable". Il avait un nom, un signe de reconnaissance et de distinction, mais qui ne se conformait pas aux règles de noms de la jungle. Il s'appelait Edmond Jabès, son devenir était inconnu. Il avait vécu, vivait peut-être encore, en des lieux éloignés et étrangers, un autre temps, une autre civilisation, impensable et si proche cependant. La pensée était séduisante qu'il ait, lui aussi, été un coyote. Peut-être même de ceux qui ne nécessitaient plus d'adjectifs. En tout cas, il l'aurait mérité.
Grand coyote soupira. Cela lui arrivait souvent, ces temps-ci, trop souvent. Il pensa un instant à une maladie grave et fantastique qu'il aurait, par inadvertance et soucis de complétude, attrapé à un détour de la jungle. Une langueur fatale et douloureuse de lenteur. Mais non, il n'était guère hypocondriaque. Le destin avait apparemment d'autres plans en réserve pour lui. La citation de l'autre coyote honoraire trottait dans sa tête, fascinante de compréhension subite et satisfaisante. Quel dommage que les coyotes ne sachent pas écrire. Juste hurler à la lune. Mais en ce domaine, ils étaient les meilleurs, indéniablement.
25 septembre 2007
Dépression atmosphérique
Oui, c'est elle, la dépression. La dépression atmosphérique matinale, la pluie vindicative, celle qui fournit en primeur le sujet de la discussion de bienvenue traditionnelle: "Salut, ça va? Y fait pas beau, hein?". Même en Allemagne on en est réduit à ces lieux communs, mais on les ignore, le matin, le cerveau est engourdi, évite heureusement les informations superflues et écourte ces considérations empesées, déjà, de cet ennui qui lentement prendra le contrôle du jour. La table est toujours au même endroit, le PC tourne déjà, je me demande pourquoi ça m'énerve. Sans doute que le devenir déjà hypothétique de la planète ne sera pas plus tragique pour ces 300W d'alimentation à travers la nuit, le LCD, lui, se met en veille. Un autre blaireau, tard hier soir, a utilisé ce PC, pour remplir quoi? Je regarde dans les documents récents, oui, les formulaires de frais de déplacements, l'invention subtile des dernières années, le tableau excel abscons qui agace des générations de consultants. Mais au moins, lui, il peut se déplacer.
La femme de ménage a encore bougé mes papiers sans les remettre en place, bousculé ce petit semblant d'ordre maniaque qui trônait sur ce coin de table provisoire. Provisoire. Quatre mois de provisoire. Alors le coin contre la fenêtre, c'est le mien, lieu entre-temps chargé d'émotions futiles, comme ces premières semaines de fin de printemps où je pensais qu'il y aurait un échappatoire bientôt. Ça, c'est mon côté optimiste, celui qui ne veut pas mourir, qui résiste, encore et toujours, espère des choses belles et futures, des fleurs subtiles et des musiques aériennes. Côté optimiste bien enfoui, je le concède, bien profond, qui doit maintenant crier pour se faire entendre, jusqu'au jour où la voix lui manquera. Le côté destructeur, nihiliste ou négatif, doté de beaucoup plus d'adjectifs publics et explicites, lui, le savait déjà, que ça finirait comme ça. Mais il s'était dit, au début, qu'il allait la fermer, pour changer, pour voir. Maintenant, il est bien conforté dans sa position, merci.
La cruche des ressources humaines passe, ondule du croupion. C'était joli, jusqu'au jour où je me suis rendu compte qu'elle ne comprenait pas les mots de plus de trois syllabes. Ce ne serait rien si elle n'avait développé en si peu de temps une arrogance synchrone avec les autres têtes dirigeantes. Maintenant, c'est juste désolant. Quand je pense qu'elle doit aider à gérer ma carrière. Quelle carrière? Se retrouver dans un trou à rats, payé à ne rien foutre, si, des choses constructives, entouré des autres vautours qui n'attendent qu'un instant de faiblesse de ma part pour me sauter au cou avec des mots-clés. "Tiens, tu ferais bien du Requirements Engineering, toi, non?". Ben voyons. Evidemment, il n'en sait pas plus sur le contenu du sujet, me regarde avec un sourire même pas gêné, juste un peu inquiet (au moins, je leur fais toujours cet effet-là), interrogatif. Je lui explique calmement (une chose qui m'étonne moi-même) que je vais lui prendre la main, retourner voir le Monsieur client avec lui et creuser un peu pour en savoir plus. Preuve qu'il n'a rien compris, il sourit et enchaîne: "Sinon ça t'intéresserait, hein, comme projet?". Je lui retourne poliment un même sourire, qui lui signifie également que cette discussion pénible est terminée et il se retire dans ses quartiers.
J'ai essayé de faire part au grand chef de mes doutes quant à ces méthodes. Maladroitement, sans doute, puis je me suis plié aux règles du constructivisme transparent. Pour contourner les reproches fréquents et lassants de récrimination négative et destructrice, j'ai appliqué leurs méthodes. On dirait "pourrir de l'intérieur". On se tromperait. Sous couvert d'analyse de processus, j'ai recommandé des amélioration, des optimisations. Tellement bien amenées qu'ils ne se sont rendus compte de rien, vont les présenter maintenant officiellement à tous, mâtinées de fierté corporative. C'est joli, un peu creux. Ça me rappelle quelqu'un. La stratégie est bien huilée. A ceux qui récriminent, sont insatisfaits, chroniques ou aléatoires, l'on fait miroiter la possibilité personnelle de participer à l'amélioration des choses. Oui, toi, tu peux nous aider. Comme sur les affiches avec le Monsieur qui montre le lecteur du doigt, fort d'un message retentissant. Ton avis nous intéresse, nous somme encore suffisamment flexibles pour intégrer toutes remarques constructives. Et en fin de compte, le travail amené, ne seront retenus que les morceaux de choix pour une illusoire et fugitive célébrité interne, le reste, le cœur du sujet, atterrira sur de magnifiques étagères, puis dans des tiroirs, puis dans des cartons, puis dans le container métallique, dernière étape avant le broyeur.
Pourquoi ont-ils peur? De quoi se cachent-ils? Pourquoi craindre la fronde et la subversion au point d'éditer une politique maison de portes ouvertes qui s'assimile à une interdiction de réunions publiques de plus de deux personnes? Diviser, mieux régner. Ils deviennent incertains à la vue de plusieurs consultants en discussions, s'enquièrent, tentent de faire changer un sujet qui leur échappe. Qu'ils sont fringants, en tête-à-tête, oui. Là, ils n'ont plus peur, ils oseront, prendront des décisions même, parfois définitives. Oscillent entre le déni de responsabilité et la dictature. Accaparent et modèlent un schéma hiérarchique mouvant à leur convenance. C'est triste. Leur entreprise, je crois pouvoir dire que je ne suis pas pour rien dans ce qu'elle est devenue aujourd'hui, mais les dinosaures, ça fait joli. Laisse faire les gestionnaires. La vérité est triste, pas bonne à dire en ces pages. Mais je ne suis que le destructeur, celui dont on savait qu'il fallait se méfier, c'était écrit dans son dossier (il nous en aura fait voir). Je suis le modèle qui est allé trop loin, que l'on laisse soigneusement sur une voie de garage ou que l'on aimerait exiler sur des choses exotiques, déjà les nouveaux sont là, deux fois moins chers, trois fois plus conciliants, sans questions.
En fait, ils ont peur des mots. A l'instar d'une demoiselle au minois passable, que je m'en voudrais de prendre ici comme bouc émissaire. Normaliser pour ne pas effrayer, passe-bande rhétorique, nivellement. Je me suis souvent demandé s'ils s'offusquaient pour de vrai, si cette réaction n'était pas jouée. S'ils y croyaient vraiment. Il semble que oui, c'est la magie des écoles de management. Moi, je ferais mieux de fermer ma gueule, rester soumis, docile et sans rébellion. J'ai ma tribune cahotante et cyclothymique. Ça me calme, d'une certaine manière. Si seulement j'y arrivais, m'entêter à me foutre de tout, pourvu que...
24 septembre 2007
Une autre
Elle, c'est une autre. Celle d'avant a disparu, géographiquement, puis du cœur, lentement. Celle d'avant a laissé un vide mal cicatrisé, esthétiquement peu enviable, des traces d'elle un peu partout, qui ne s'effacent pas, demeurent, fossilisées dans la poussière de sentiments antédiluviens. Alors l'autre, c'est un peu un espoir, quelque chose de nouveau et familier à la fois, une vague régénératrice, des histoires d'avant remixées. Elle, c'est surtout un possible inavoué puis caressé mais qui demeure maladivement hypothétique.
Mais elle, c'est aussi une interrogation. Reprendre de vieux chemins, répéter des scènes passées, un peu pareilles, beaucoup différentes. Oser les répéter, frileux, un peu moins flexible, un peu plus prudent. Voie pavée de questions, roulette russe. Faites vos jeux.
Et elle, c'est aussi un être humain. Avec son apanage de souvenirs, blessures et névroses propres. Quelqu'un de têtu, aimable, farouche, mouvant. Parfois impénétrable. Maintenant imprévisible. Quelqu'un qui pourrait, peut, a pu, une autre ligne de vie qui croise la mienne, par hasard. Qui ne veut peut-être pas s'arrêter pour si peu. Que je ne devrais peut-être pas considérer plus avant.
Car ces instants communs sont empesés d'incommunicabilité et de distance. Une distance qui se réduit, ponctuellement, pour reprendre vite son ampleur initiale, voire la surpasser. Pas de jeux de vilains, je la regarde juste, pensif et discret. Je me demande. En fait, je crois que je serais bien incapable de l'aimer, ce sentiment m'est trop étranger maintenant, en sus d'être prématuré. La comprendre me prendrait trop d'énergie. Ce sentiment vague lié à sa présence, l'expression d'une compatibilité physique, passagère, sans attaches. Hormonal? Mais sinon froid. Sans avenir. A suivre.
23 septembre 2007
Oktoberfest
Regarde-les, ne sont-ils pas fringants ? Un samedi d’automne, un
dimanche ensoleillé, les voilà, de sortie. Ils courent, trottent, se pavanent,
ignorants du fait que cette décoration velue et homonyme, sur leur chef couvert,
s’appelle un blaireau. Ils passent, en vert, en gris, en rouge, en bleu et
blanc. En rythme, au pas, leur spécialité locale, leur faiblesse historique. La
foule ravie, amassée contre des rambardes anti-émeutes,
les acclame.
Méritants, les percherons demeurent concentrés, accomplissent leur tâche
annuelle, d’un pas lourd et assuré, l’œil alerte, le museau frémissant, le
crottin frais. Les bovins bipèdes casquettés de vert leur font place,
repoussant les manants amassés, euphoriques. Ils passent, tirent une carriole
énorme ornée d’un tonneau gigantesque, impassibles et
magnifiques dans le brouhaha et les flonflons.
En ces jours, une ville, une région, un peuple adore un veau d’or liquide,
une manne divine et mercantile, clé de leur subsistance au demeurant rurale.
Traditions et nationalisme entretenu, petite fierté locale promue au rang de
symposium annuel de l’ébriété facile et acceptée. Quoi de plus normal, somme
toute, que de cautionner l’ouverture imminente, en ce samedi midi, d’un
tiroir-caisse géant, par un folklore
subventionné. Petits potentats locaux saluant la foule de carrioles surbaissées
aux côtés de leur dame, sous les caméras avides. Certains autres lancent des
bonbons, des fleurs, des seaux d’eau, braves pompiers. Mais ceux qui suivent,
tous synchrones, épaulent une bêche, une hache, une massue ou un fusil,
encadrés de flutiaux essoufflés par le long chemin depuis les alpages.
Ils passent, comme les gouvernements. Fidèles, depuis un bon siècle.
Vénérant leur bon roi qui fit tellement pour leur rayonnement suivant, de son
vivant décrié, puis icône kitsch de cultivateurs nouveaux riches. Les tentes
s’ouvrent, déjà pleines, la bière coule, les orchestres enchaînent
régulièrement leurs leitmotivs à la consommation subite de litres douteux et
surévalués. L’avantage, c’est que le premier demi-litre fait beaucoup pour
l’anesthésie ultérieure du client, souvent étranger et empris
d’un amour de quinzaine pour les traditions buvables alcoolisées.
C’est le règne des bellâtres en culotte de peau, le mollet délicatement
recouvert de laine écrue, le bronzage de solarium et la coiffure de cabriolet
de location. C’est l’avance lente de la blonde remontée, soutenue et maquillée,
pas du tout vulgaire, surtout après le deuxième litre. Il y a aussi des gens
normaux, qui cherchent un oubli factice et des idées changées dans la proximité
des gens qui leur sont chers, ou tout du moins le croient-ils. Mais ça, c’est
toute l’année.
Les mixers géants se dressent aux quatre coins du champ, éjectant brusquement les badauds dans des directions diverses, dans un rythme imprévisible. Au sortir de ces tortures centrifuges, les courageux se sépareront en deux files, l’une dirigée derrière les buissons, l’autre retournant au cœur de l’événement, vers une bière réparatrice. Si tu n’aimes pas, n’en dégoûte pas les autres. Oui. La bière, là-bas, ne vaut pas un bon bordeaux. Mais à 7,90€ le litre approximatif, c’est aussi une ambiance et un regard exclusif dans l’intimité d’un peuple qui essaie d’oublier. Toute ébriété est bonne à prendre, en ces temps incertains.
21 septembre 2007
Conte de la jungle (Chap. IV)
La girafe raide se ressaisit. Un instant, il avait failli se perdre dans une conversation intéressante, ce dont il n'avait guère l'habitude, ni la réputation. Grand coyote soupira intérieurement et poursuivit son déjeuner, l'air aussi imperturbable que nécessaire. La fatalité ou le doigt rieur du destin, deux avatars d'un même phénomène théologique ou superstitieux, avaient rendu ce déjeuner en tête-à-tête possible, par les désaffections successives des autres membres du terrier central de la communauté. Là, en face de lui, girafe raide mâchouillait distraitement ses feuilles d'acacias, avec son regard si typique de nostalgie mêlée de vacuité, uniforme. Grand coyote reprit un morceau de gazelle sanglante, résigné.
Alors il mena la conversation, lui parla des grands espaces lointains qui l'appelaient, le goût subtil des maillons inférieurs de la chaîne alimentaire qu'il trouvait là-bas. Il lui parle des nouvelles, d'avancées technologiques, de nouvelles méthodes de récolte. Il lui parlera du temps qu'il fait, de l'automne qui s'approche, de sujets communs. Et toujours girafe raide acquiescera, uniformément. A la fin du repas, girafe raide se déplie, grand coyote s'ébroue. Il n'aurait jamais cru que ce moment arriverait, enfin. L'air est frais, soudain.
Au terrier central, l'activité est modérée. Quelques prospections l'attendent, dans les jours qui viennent, mais difficile d'y trouver un sens, un espoir, une perspective. Il se dit qu'il devrait se ressaisir, sinon ils allaient finir par vraiment le déprimer. Mais sa mission interne se terminait et à part l'insistance suspecte du vautour hagard à l'emmener avec lui aux nouvelles plantations de l'ouest, rien. Certes, vautour hagard était loin d'être le moins doué dans son domaine, mais il restait et demeurait un charognard, cette espèce haïe et crainte à la fois, car elle régnait sur le domaine ultérieur et mystérieux du devenir de ceux qui furent vivants. Grand coyote ne put réprimer un frisson à cette pensée, tenta de se rassurer en comptant les gazelles qui gambadaient en contrebas. Ce n'était pas suffisant.
Il s'en fut trouver le grand pangolin transparent, leur maître à tous, juste et bon, tout du moins ils s'efforçaient à le voir ainsi. Dans un élan cristallin, lui exposa ses doutes et cette aimantation familière qui l'attirait, inexorablement, toujours plus à l'est. Le pangolin le remercia de sa transparence, il ne rougit pas. Les règles de la basse flatterie entrepeneuriale l'interdisaient. Grand coyote sortit un peu soulagé, guère rassuré cependant, d'un terrier qui, entre temps, de plus en plus nettement, sentait le renfermé, l'odeur âcre de la bête fauve et indécrottable, incorrigible. Il croisa belette stylée, pauvre créature malléable, de plus en plus marquée par l'empreinte de ses maîtres, qui lui conférait un arrogance injustifée au regard de son insignifiance crasse. Il soupira intérieurement, une fois encore, puis s'en fut vers sa colline de prédilection, reprendre sa garde inquiète.
20 septembre 2007
Milestone
Je pense que le moment est opportun pour atteindre une borne kilométrique (oui, c'est comme ça qu'on traduit) dans mes projets actuels. Le moment d'évaluer l'avancement et de rééquilibrer les paquets de travails (oui, c'est aussi comme ça qu'on traduit). Pour ce faire, je reprends les objectifs formulés fin août, là où les embruns sentent la mer et où les barmans sont si romantiques et si engagés...
Trouver une nouvelle belette, corollaire : oublier l'ancienne (il serait temps).
Avancement nul. Pas de nouvelle belette. Oubli de l'ancienne avancé de 50%, charge émotionnelle réduite de 50%, coefficient de stress cependant équivalent voire supérieur (du fait d'un manque de fiabilité augmenté et d'une imprévisibilité égale). Perspectives d'amélioration raisonnables, voire positives, en particulier sur tous les sujets non liés à la paternité.
Trouver un nouveau boulot, corollaire : ne pas envoyer chier tout le monde dans l'actuel.
Actions de prospection lancées, deux retours téléphoniques positifs immédiats, en attente de suites (délai raisonnable non dépassé). En interne, le plan "transparence souriante" semble jusqu'à présent porter ses fruits. Atténuation dans les limites attendues, sous contrôle. Prospection interne parallèle lancée (communication réduite), perspectives encore inconnues.
Travailler tous ces muscles, là, c'est pas tout d'avoir un poids idéal, il faut aussi faire attention à ce que l'on met dedans.
Plan d'action discrète mais quotidienne mis en œuvre avec peu de défaillances. Augmentation de la difficulté en accord avec les prévisions. Extension à d'autres domaines envisageable.
Penser à ce que je pourrais faire pour mon trentième, bientôt (big petardos, maximum bamboule ?!).
Aucune action lancée, pas de cahier des charges, même en ébauche. En fait, pas envie. Délai en réduction quotidienne, actions requises d'urgence. Quand même, pas envie.
Je propose que nous nous remettions en contact très bientôt (avec moi-même, donc) pour convenir d'une date pour notre prochaine borne kilométrique. Le protocole de cette réunion sera mis en ligne après confirmation de votre part (je suis d'accord). En ce qui me concerne, je me félicite de notre travail commun si fructueux jusqu'à présent et de nos bonnes relations (ça va, pour l'instant, je me supporte encore).

