19 août 2007
Le zoo
Hier, nous sommes allés au zoo. C’était bien. Plein d’animaux non locaux et
d’humains de même. Ce zoo, soyons francs, est bien joli, bien arrangé, bien
entretenu, contient une quantité honorable d’animaux suffisamment exotiques et
suffisamment actifs pour faire passer deux bonnes heures. Mais un peu cher.
Cela doit déjà être du commerce équitable, à ce niveau de prix. Mais bon, je
paye, pour que Mamie et le Petit soient contents. Papi, lui, n’aime pas les
zoos et argue que, y étant déjà allé l’année dernière, cette visite supplémentaire
est donc superflue. Bon.
La bonne nouvelle de l’entrée, c’est qu’il y a eu depuis l’année dernière
plein de naissances : deux girafes, deux lions, des cacatoès et sûrement
une ou deux galinettes cendrées. On va donc voir les
girafes, à la demande expresse du Petit, à qui j’avais vendu la girafe comme
argument massue pour le programme de l’après-midi. Et elles sont là, les
girafes. Mais qu’est-ce qu’elles sentent mauvais… A côte, un enclos de manchots
dépressifs, serrés sous un arbre, abattus au point de ne même pas pouvoir en
faire le tour de manière répétitive, comme tout animal de zoo qui se respecte.
Plus loin, les loutres, dans leur magnifique écosystème® recréé, font la grève.
C’est pas encore l’heure de la bouffe, alors on ne va pas faire des heures
supplémentaires, non plus, faut pas déconner. Apparemment, elles n’ont pas été
atteintes par les conseils présidentiels : plus de travail= plus de
poissons. Mas non, elles s’en foutent, on peut juste les voir dormir
paisiblement par une petite fente qui donne sur leur home sweet
home douillet.
Je commence à me demander si c’était une bonne idée d’y aller, au zoo, à
l’heure de la sieste. Mais ça permet aussi de maintenir la quantité
d’humanoïdes dans les allées à un confortable niveau. Le petit panda glande sur
une branche du haut, pendouille. Un suricate garde l’entrée de la tanière à
l’intérieur de laquelle, de toute évidence, les autres glandent. Les wallabies
glandent en mangeant des pommes à l’ombre (si). Les tigres glandent, chacun sur
leur plate-forme d’arbre à (gros) chats. A peine un petit battement de queue.
Les guépards, pareil lamentable spectacle de fier prédateur vautré dans
l’herbe, à côté de sa mare de pastis d’eau fraîche. Les jaguars… ah
tiens, non… mais qu’est-ce qu’ils font ? Ah… Maintenant je comprends
pourquoi il y a des naissances, dans ce zoo… Quelle idée de mettre un mâle et
une femelle dans le même enclos… En tout cas, on ne pourra pas dire que dans de
telles conditions d’hébergement iniques… enfin si, enfin… je me comprends…
Le reste s’enchaîne, les primates joyeux et les lémuriens velus (et
vice-versa) s’empiffrent (c’est l’heure de l’animation repas). Brève inquiétude
devant l’enclos des lémuriens, un touriste corse aurait pris le maki… Non, je
déconne… Les tapirs tapis plus loin cohabitent (comme le cri d’amour du
crapaud) avec des mammifères sud-américains velus, sorte de croisement géant de
lapin, de marmotte et de lama, dont j’ai heureusement oublié le nom (Caipirinhia? Ah non, ça, c’est autre chose). Petit
attroupement de visiteurs plus loin, sur un petit pont enjambant la rivière, je
m’attends à quelque chose de spectaculaire, me faufile, le Petit sur les
épaules… pour voir deux cygnes s’empiffrant de pop-corns…
Ces visiteurs-là doivent vraiment venir de la ville profonde. Et puis l’enclos
des loups à crinière. L’un (l’une ?) dort tranquillement sous un arbre,
l’autre fait les cent pas en regardant avec un peu d’anxiété les soigneurs qui
taillent les haies de l’intérieur. Il me rappelle Papi quand on avait fait
refaire la salle de bains.
Bref, la visite se termine. L’enclos des lions donne une belle image de la famille moderne. Les deux rejetons auprès de Maman, sous l’arbre, et Papa au bord opposé de l’enclos, un peu au vent, l’air ennuyé. Je n’ai pas pu lui parler pour échanger nos expériences, il n’était pas du côté des visiteurs. On repasse voir les girafes (en se bouchant le nez au préalable), remarque une activité chez les manchots, qui sentent venir l’heure du repas, puisque c’est au tour des loutres, enfin sorties de leur torpeur syndicales, pour attraper quelques poissons morts dans un torrent artificiel au fond bleu pour que les touristes voient mieux. On ressort, échappe assez finement au piège de la boutique à traverser en sortie, argumentant qu’on avait déjà deux ours et un koala à faire tenir dans le bagage de retour et que non, il n’y avait pas de place pour un petit lémurien, même bichrome. Et puis on voit la mer et le Petit, épuisé, s’endort sur Papa jusqu’à la maison (ça fait un bout…). Paisible.
06 août 2007
Cyber-café
Et vive le Wi-Fi ! Cette petite terrasse du
remblai auparavant si morne, juste peuplée de quelques locaux habitués, reprend
des couleurs, celles de la modernité bariolée de l’accès réseau sans fil.
Certes, au premier, on notera quelques investissements, en la personne numérique
de quatre ordinateurs Acer très design très compacts, tellement compacts
d’ailleurs qu’on ne les voit pas, sauf peut-être ces petites lumières bleues
très tendance en façade. Le lecteur perspicace me dira que ce premier étage, par
sa description, n’est guère Wi-Fi. Certes. On ne peut attendre du geek estivant
qu’il emmène son laptop préféré à la plage, sauf s’il a le modèle Toshiba blindé
et une assurance tous-risques. Au regard de l’espérance de vie de la tour de
sable en ces lieux (mal) famés, je frissonne en pensant à celle de la petite
merveille électronique chérie. Non. Alors on se rabat sur des machines de
location, impersonnelles mais fonctionnelles. On peut même, si on y tient,
amener des lingettes pour désinfecter le clavier et la souris avant utilisation
(vrai véridique !).
Pour en revenir à la véritable merveille, c’est
tout de même cette possibilité de s’asseoir sans fil à une terrasse de café face
à la mer et pour une somme modique voire même une orangina, parcourir la toile,
le réseau des réseaux, envoyer des e-mails stupides, écrire un blog ou même
relire les derniers du boulot. J’ai essayé sur une des machines du premier, mais
elle me laissa lâchement en plan, ignorant le préfixe https. Salope réfractaire. Mais ce n’est
pas grave, puisque je peux maintenant venir avec mon portable à moi et profiter
du sans fil local, habilement protégé (aux dires du propriétaire) par la clé
1234567890 (mais chut, ne le répétez pas…).
Dans un élan hypocrite ou honnête, je ne sais
plus, j’ai voulu lui expliquer que sa clé, il ferait mieux de se la rouler et de
se la fumer. Et là, j’ai compris qu’il s’en foutait. Qu’en fin de compte, ce qui
était important pour lui, c’était que son vieux pote Marcel vienne tout les
matins avec Dédé pour se taper une troussepinette (n.d.l.r: apéritif local) en
commentant les événements récents, sarkozysmes ou grèves thonières, tsunami ou
UEFA. D’ailleurs, il n’avait pas tort. L’antenne est placée de telle manière que
la réception en terrasse est plus qu’approximative et l’optimisation impose de
se diriger plus vers l’intérieur du café où, de toute évidence, l’utilisation
discrète d’un portable serait risible. Merdalors. Raymond, petit cafetier local,
met en déroute toute tentative de wardriving ou autres pompages de connexion par
une stratégie simple. Je suis scié. N’empêche que ses terminaux du premier
n’effacent pas les données des précédentes connexions. Ha ! Je l’ai eu… Mais
Raymond, c’est quand même un gars paisible. Je retournerai le
voir.
01 août 2007
Organisation
La plage, on ne s’en rend pas compte, mais c’est
énormément de logistique. Et le tout, sans entraînement. Fou. Il y a le sac. Le
sac est toujours trop grand avec des poignées trop petites, contient des objets
tellement contradictoires qu’ils refusent de s’ordonner et prennent des angles
libres, parfois au détriment de leur étanchéité. Le sac, lui, il s’en fout, il
est conçu pour les environnements extrêmes, c’est-à-dire ce subtil mélange de
sable collant, de crème solaire et d’eau de Luchon de Super U qui imbibe
joyeusement la serviette éponge et le bermuda de rechange. La pelle en profite
pour se cacher au fond, glissant vers la droite quand on cherche vers la gauche
et vice-versa (car la pelle est chafouine).
Il y a ce petit d’homme de 12 kilos qui, bien sûr,
après quelques mètres, se refusera à continuer ailleurs que sur les épaules de
la personne la plus grande du groupe (si groupe il y a). Ensuite décidera qu’il
veut descendre, pour mieux remonter plus loin, parce que les voitures puent. Le
petit d’homme profitera de ces instants précieux pour appliquer à Papa des
massages capillaires de son invention (mais la plupart du temps pas du goût de
l’autre), tout en menaçant gentiment son équilibre par des retournés inattendus
parce qu’il y avait un chat sur la dernière fenêtre devant laquelle nous étions
passés (le chat, lui aussi, est chafouin).
Il y a le petit bonhomme rouge qui ne veut pas
devenir vert (alors que l’autre est beaucoup plus coopératif), le touriste
allemand perdu (mais si, suivez votre navigation, bien sûr, il y a un pont
au-dessus du chenal, plus loin… plouf…) et les caravanes publicitaires (Guignol
ce soir place du marché grande représentation exceptionnelle près du cirque Bozo
et son grand spectacle d’otaries). Obstacles dérisoires au regard du reste,
certes. Mais l’arrivée sur la plage ne serait pas un tel accomplissement si le
chemin n’était si difficile, le sac ballant sans bandoulière à une extrémité
aléatoire, le Petit autour du cou, ayant déjà tartiné sa crème solaire
prophylactique sur le devant des lunettes de soleil de papa, reconverti en mulet
demi-aveugle.
Voir l’Atlantique a cependant toujours cet effet
rassérénant, un instant. Et cette perspective de se fondre dans la masse, fourmi
parmi les fourmis, petit point insignifiant délimitant son territoire dérisoire
par un drap de bain bariolé, sous le soleil qui monte et la mer qui descend (au
mieux, sinon c’est encore plus drôle). L’arrivée sur la plage est aussi un court
moment de désillusions choisies. Par exemple, le Petit court content vers les
vagues et par un hasard rarement heureux, mais très souvent reproductible,
s’étale dans la première flaque venue, au milieu d’une plage pourtant sèche
alentours. C’est le moment où l’on se rend compte que, si le sac est bien rempli
à ras-bord de choses utiles, c’est le t-shirt de rechange qui est resté à sécher
sur la terrasse, maintenant je me souviens bien. D’autres choses manqueront,
elles aussi, jamais les mêmes, toujours un peu différentes, abandonnées en
divers endroits connus rétrospectivement, où elles étaient pourtant bien à leur
place, un fugitif instant. En de telles circonstances, l’homme de bien, pourtant
entraîné à négocier de difficiles acquis futurs et autres business, ne saura
être qu’évasif et regardera la mer, soudain plus fascinante que d’ordinaire,
pour échapper aux regards emplis de reproche qui soudain le transpercent. Et sa
rhétorique d’ordinaire implacable se muera en un court meuglement
évasif.
Le reste de la matinée se passera à contempler les
vagues et s’adonner à des activités inutiles, mais enrichissantes, comme chasser
le bernard-l’hermite, courir en ronds, maçonner des tas de sable, observer la
métamorphose quotidienne du thon blanc en thon rouge et surtout (vive la mixité)
regarder les sauveteuses en mer. Et en début d’après-midi, alors que les
générations adjacentes (i.e. la précédente et la suivante), unies dans la
sieste, lui foutront la paix, l’homme de bien (encore lui) se souviendra, avec
un petit sourire, ces instants en définitive paisibles qui font qu’on revient
toujours.
La misère
Munich n’est pas vraiment une ville de contrastes,
tout du moins en son centre. Tout ce beau monde réuni dans cette
autosatisfaction petite-bourgeoise, célébration assourdie du veau d’or. Comme je
l’ai peut-être évoqué précédemment, Munich est un village atteint d’hypertrophie
et la plupart de ses habitants ne sont en définitive que des nantis, pressés
d’oublier leur ancien statut paysan, nouveaux riches parfois navrants, parfois
crispants, rarement sympathiques. Munich m’énerve, c’est vrai, sans doute trop
de souvenirs, bons ou mauvais, d’actes manqués, de frustration récente. Alors
sans doute que je ramène tout ça aux habitants, les accusant de la rage, voulant
les noyer. Ce n’est pas très raisonnable. M’en fous…
Munich, est un berceau historique du fascisme, ne
l’oublions pas. Je me souviens très bien des regards effarés et/ou haineux des
habitants, alors qu’un midi, Ahmed et moi entrions dans un restaurant bavarois
du centre pour pitance. Sinon, moi, je suis trop blanc pour être confronté à
tout ceci. Je ne vois plus que les bronzés et les barbus, arrêtés en priorité
par les zélés hommes en vert, moi je passe à travers. D’autres me diront que la
France n’a pas énormément évolué en ce regard. Certes.
Passons.
Dans cet amas de consommateurs heureux, soignant
leur pouvoir d’achat par diverses thérapies financières (comme seuls les
allemands en ont le secret), il y a cependant des zones d’ombre. Je passerai sur
les « gangs » de mendiants serbes vantés et vilipendés par Bild. Oui, ils existent, à la frontière entre criminalité et
précarité. Des vrais précaires, il y en a, cependant. Drogués au regard vague
errant dans le métro, bancs d’alcooliques sur certaines places, d’autres
abandonnés sur le pavé. Ce n’est qu’avec le temps que je les ai vus, appris leur
existence, contradictoire.
Hier un clochard en haillons affalé sur le pavé de
la station de tram dort au soleil, ses maigres possessions emballées dans des
sacs plastiques non loin. Avant-hier une femme, l’œil hagard, usée, vieillie
avant l’âge par quelque substance. Qui n’ose pas demander la charité, peut-être
fausse fierté, la voix basse. « Excusez-moi de vous déranger ». Des couples,
parfois, uniformes par leurs chaînes, anneaux dans le nez, divers artifices
métalliques. Un chien. Une bouteille de
bière. Et devant eux, garée dans la rue, une Porsche 911 Turbo rutilante, entre
une grosse Mercedes et un break Audi toutes options.
Devant la porte du Burger King dans la Sonnenstraße, il y a un vieux violoniste. Assis sur un
pliant, son étui posé ouvert sur une caisse, il taquine le crin, avec plus ou
moins de réussite. Dans son étui, une photo de lui, jeune, quelques articles de
journaux découpés, dans une langue que je crois étrangère. Je ne me suis jamais
approché, la fantaisie suffisait. Je l’imagine ancien virtuose de l’Est, migrant
un jour, puis lentement étouffé et ruiné par l’Ouest rêvé. Alors il joue juste
devant un fast-food, comble de l’étrangeté. Une génération passe devant lui
chaque jour, ce n’est plus la sienne, loin de là. Et il est là, souvent, il
joue, hiver ou été, parfois tard le soir, à la lumière blafarde du néon derrière
lui. Il s’accroche encore à ce morceau de bois ouvragé qui fut sa vie, alors que
tout le reste a été englouti, lentement, sûrement. Jusqu’à ce que la dernière
corde cède.
09 juillet 2007
Géopolitique de tas de sable
Après-midi ludique en haut de la colline. La petite aire de jeux familière de Buda. Le Petit connaît très bien le chemin, il montre déjà du doigt le parc alors que nous nous approchons. Aux abords de la grille, je le descends de mes épaules, il part un peu devant, pas loin. Il faut d'abord que je lui ouvre, la grille est légèrement bloquée par le sable qui s'accumule. On rentre, je referme derrière nous. Déjà de loin j'avais vu les parents divers, marchant courbés, tenant des mains, des pelles, des vélos, courant derrière leur petit monstre à eux, d'âges variés.
Le Petit parcourt les lieux du regard, s'oriente, se tourne vers moi et désigne une des activités du doigt. Ce sera donc là que nous commencerons. En général, on choisit d'abord l'échelle qui aboutit sur le pont. Il me regarde d'en haut, vadrouille, ses mains dépassant à peine du rebord. Il revient vers l'issue, le tube d'acier pour se laisser glisser en bas, s'accroche, ne laisse aller que quand je l'attrape. Parfois, il refait un tour, parfois il court vers l'activité suivante. Le plus souvent, nous échouons au grand tas de sable, sous les arbres. Je me pose. C'est parti.
Le tas de sable hongrois est bien différent du tas de sable munichois. Au tas de sable de Buda, les objets gisent épars, en self-service. Parfois il y a des noms dessus, au marqueur permanent. Souvent non, c'est ce qui fait le charme. Les pelles, râteaux, seaux et autres moules aux formes diverses restent là, attendent le passant, s'enfouissent dans le sable, redoutant l'archéologue juvénile. On prend, on laisse. Il faut juste partager. A l'arrivée, les objets personnels sont versés dans le sable, au départ, le parent parcourt le parc à la recherche des éléments manquants, emmenés par des vents enfantins à l'autre bout, second tas de sable ou au milieu des arbres. Même ces objets-là ne font guère l'objet de conflits. Contraste.
A Munich, le tas de sable se résumait souvent à une confrontation d'enfants gâtés et de parents arrogants, les uns encourageant les tendances égoïstes des autres. Un incessant combat, parfois violent, pour la maîtrise personnelle et définitive de la pelleteuse plastique ou du camion rutilant. Mon Petit à moi est paisible, il regarde toujours avec ses grands yeux quand un autre arrive, excité et lui arrache ce bulldozer bariolé dont il venait de se saisir, criant "Meins! Meins!" sous l'approbation muette des parents teutons, soudains parfumés de fierté devant la force de caractère de leur futur petit manager. Mon Petit à moi regarde, partage, échange. De ce point de vue-là, il est bien mieux là-bas, au petit parc de Vérhalom Tér.
Certes, de temps à autres, une petit crise, un gamin exprime son désarroi face à la prise de sa propriété, mais la grande différence, c'est l'attitude des parents. Là-bas, patiemment, ils lui expliquent que c'est normal, qu'il n'y a pas de quoi en faire un drame, qu'il peut bien partager cet objet qu'il a de toute manière jusqu'à présent négligé. Alors ils jouent ensemble, quelques larmes séchées en guise de souvenir. Et tout est oublié. Harmonie.
Je suis assis au bord du tas de sable, sur les rondins enterrés. Je regarde, je ratisse, aussi. Le Petit m'amène des moules, j'essaie de lui montrer la tactique secrète, pour que la grenouille, le bateau ou l'avion ne s'effrite pas en l'espace de secondes. Je lui explique qu'il doit creuser un peu plus profond, pour atteindre la couche de sable humide, qui tient bien mieux. Et la technique du léger tapotement avec la pelle pour faciliter le démoulage. L'objet est réussi. Et mon Petit à moi le détruit d'un pied léger avec un sourire narquois. Et de reprendre la pelle.
Les autres petits viennent me voir, me posent des questions, me demandent la pelle que je mobilise, sans-gêne, pour mon activité personnelle. Je ne les comprends pas, s'ensuit un échange surréaliste. Mon Petit à moi ne veut pas traduire. Mais ce n'est pas si grave. On n'est pas si mal, ici.
07 juillet 2007
Kadath
Question récurrente, parfois inattendue, souvent dérangeante. Ils me demandent si je ne voudrais pas devenir manager. Comme si c’était une suite logique, un aboutissement auquel le senior consultant ne peut que rêver. Une occasion en or que l’on ne saurait refuser, ou le baiser du vampire.
Car en définitive, leur position n’est guère enviable. Je ne dois pas avoir la structure de personnalité nécessaire, je réponds "non" poliment. J’essaie d’effacer ces images fugitives et troublantes d’un moi anorexique vendant des tapis.
Entre-temps je les aime presque bien, non plus comme mal nécessaire, mais comme collègues. Ce ne sont plus ces créatures inconnues au contact visqueux, ce ne sont plus les maigres bêtes de la nuit de ma recherche de Kadath. J’ai cru comprendre entre-temps que ma Kadath est lointaine, qu’elle correspond encore à une réalité géographique, chaque jour un petit peu plus effacée. Je me raccroche à d’hypothétiques retrouvailles dans trente ans. Randolph Carter dût bien se rendre à l’évidence, que sa cité idéale mille fois rêvée n’était autre que celle de son enfance, rehaussée de souvenirs. Cette ville où il vit encore, sans plus jamais cependant en reconnaître les charmes. Il perd son chemin dans les domaines du rêve, ignorant ce qui l’attend à la fenêtre de sa chambre, alors qu’il s’adonne aux drogues somnifères pour prolonger son absence du réel.
Il y a des choses que je n’ai pas voulu reconnaître, des pans de passé à s’efforcer d’ignorer. Et de l’exil ne naissaient que des réminiscences de plus en plus incontrôlables. Une lumière et une brise subite suffisaient un instant à me faire croire que derrière cette butte, c’était l’Atlantique infini et non la voie ferrée de l’usine BMW. La pluie était troublante, je revoyais les pavés du vieux Mans et les toits d’ardoise luisante en contrebas du tunnel. Un souffle d’air, une odeur. Et le bruit des graviers du chemin du jardin de mon grand-père.
Je n’en suis qu’au début du voyage. Pas exactement le même, pas exactement au même moment. Je crois savoir où est ma Kadath, je crois savoir que c’est une ville. Je sais aussi que c’est mon enfance, à jamais lointaine. Kadath, c’est aussi le battement de ton coeur que je n’ai pas su garder. Cette réalité-là, je ne sais qu’en faire, elle brûle un peu, elle gêne. J’essaie de l’ignorer, elle me rattrape. Comme ta prémonition qu’après ton départ, je recommencerais à écrire.
27 juin 2007
Train de nuit
Trop longtemps exilé, trop longtemps parti. Ici et là-bas ont été intervertis. Et puis: étranger ici, étranger là-bas. Entre deux mondes.
L'Europe, c'est beau. A part les contrôles de passeports entre Budapest et Vienne dans le train de nuit de Munich. Le fonctionnaire hongrois passe, suivi par le fonctionnaire autrichien. Deux fois sortir son passeport. Juste une fois je les ai vus vérifier les papiers ensemble, le reste du temps l'on doit se faire à ces deux interruptions de sommeil successives.
Je n'ai pas toujours pris ce train. Avant, c'était plutôt sur le Rhin, les contrôles, entre Strasbourg et l'autre côté. En tant que non basané, j'étais rarement contrôlé, en fait. Et puis ce contrôle a été supprimé. Mais être réveillé aux frontières m'énerve toujours autant.
Et puis il y a la climatisation approximative. Parfois la machine s'emballe, comme investie d'une mission. Trop froid, rien à faire. L'été dehors, la banquise dedans. Mais cela arrive rarement. La plupart du temps, il y a juste assez d'air pour faire léviter la poussière et la chaleur n'est qu'humaine. Je développerais volontiers la théorie que les wagons-couchettes des différentes compagnies ont leur propre odeur. Je me suis habitué aux wagons hongrois, je connais leurs moindres recoins. Qualification un peu dérisoire, certes. La seule chose que je ne comprends toujours pas, ce sont les propos du chef de wagon. Il serait temps que je m'y mette, au hongrois, après tout ce temps. Mais ce train-ci, j'ai bien peur de l'avoir raté pour de bon...
Vienne,
je n'y suis descendu qu'une fois. D'ordinaire le train ne fait que
passer, le temps d'embarquer quelques voyageurs et de changer de
locomotive. Et puis la dernière fois, j'ai pris un autre train, pour
arriver plus tôt. Et la correspondance ne se fit pas pour cause de
tempête. De Westbahnhof, je fis quelques pas nocturnes vers l'hôtel
payé par ÖBB en compensation. C'était juste une ville de nuit, sans
trop de détails. Noir. Un peu vétuste, des façades sans fantaisie, la
station de tramway devant la sortie, de vieux tramways, respectables.
Le lendemain matin ne m'éclaira guère. Si les environs étaient plus
palpables, l'ensemble restait étranger, un quartier de gare, inconnu,
un peu désordonné. Tôt, les derniers fêtards embrumés sur les bancs et
les gens dans les cafés alentours qui lisent leur journal. J'aurais pu
regarder plus en détails, mais j'étais obnubilé par ce train prochain
qui m'emmènerait enfin vers ma destination, douze heures en retard.
Alors Vienne demeure encore un mystère, juste la lumière blafarde des lampadaires sur le quai qui transparaît à travers le rideau du compartiment, vers 23h30 direction Munich. Et l'agitation de ceux qui doivent descendre, réveillés de peu, vers 06h00 direction Budapest. Un lieu de passage sans identité, une frontière de plus. Où il me faudra descendre à mon tour, tôt ou tard.

