17 novembre 2007
Conte de la jungle (Chap. VII)
Dans la jungle, personne ne vous entend hurler. C'est pour cela que le lieu de prédilection de Grand Coyote était indéniablement la colline. Enfin, jusqu'à présent. Bizarrement, alors que l'hiver s'installait, Grand Coyote remarquait qu'il n'avait plus vraiment envie, aucun besoin, de se dresser à sa tribune nocturne, non. Bizarre. Cela ne voulait pas dire non plus qu'il était parfaitement heureux et comblé. Pas spécialement. Mais les habitudes disparaissent soudain, d'autres prennent le dessus, peut-être temporairement. Grand Coyote travaillait, un bon filon de bananes, très rémunérateur, un peu plus au nord, mais il pouvait y travailler à distance, un avantage certain. Ce n'était pas cela qui le préoccupait.
Grand Coyote était troublé. Lui, le solitaire, se retrouvait dans une situation inattendue. Il avait rencontré une femelle de son espèce. Un peu par hasard, ou peut-être pas. Et elle avait le don, comme toutes les femelles de son espèce, d'ailleurs, de le faire douter, balancer. Il préférait, par instinct, garder ses distances, mais c'était difficile. Elle aussi gardait ses distances, d'ailleurs. Il n'aurais su dire ce qu'elle cherchait vraiment, préférait ne pas s'y fier. Mais quand il la voyait, sur les collines alentours, il se sentait soudain comme fou, comme le petit coyote qu'il fut autrefois. Alors il s'approchait lentement, prudemment, à pas de coyote, prêt à battre en retraite. Elle n'était pas hostile, non. Il craignait juste l'imprévisible, l'irrationnel, les reliques du passé. Craignait aussi l'hypothétique, les faux espoirs. Mais restait avec elle, autant que possible, car ils étaient de la même espèce, car au fond de lui quelque chose s'était réveillé, une compréhension mutuelle. Il avait du mal à se l'avouer, il le redoutait, mais la distance et les murs d'indifférence qu'il s'était construit avec le temps s'effritaient soudain, il redoutait l'éboulement et la froide confrontation solitaire avec la bise hivernale.
- "Si elle te plaît, tu devrais faire quelque chose..."
Grand Coyote redressa brusquement son museau, qu'il avait enfoui, pensivement, entre ses pattes avant. C'était la première fois depuis longtemps que sa conscience s'adressait à lui aussi directement.
- "Oui, elle me plaît. Mais dois-je courir le risque de la faire fuir par des attentes qui lui seraient étrangères et renoncer ainsi à sa compagnie et ces moments précieux? Me retrouver seul alors, comme avant, mais avec ce mur abattu, à reconstruire je ne sais comment?"
Sa conscience ne répondit pas. C'était le propre des consciences, juste quelques petites phrases sans suite, lâchées opportunément, pour semer le trouble. Puis elles te laissent en plan. Il renchérit:
- "Tu as beau jeu, toi. Tu ne sais pas ce que c'est, de la voir. Je ne suis qu'un mâle, somme toute. Et quand je la vois, je ne suis plus le chasseur solitaire et implacable. Je fonds. Est-ce ma vraie nature?"
- "Je sais, je suis là, tu sais, quand tu la vois...", répondit sa conscience.
Grand Coyote ignora cet aparté:
- "Et alors je la regarde, je ne peux plus rien dire. Je regarde juste ses yeux, j'y vois mille étoiles étincelantes. Je regarde son sourire et je sens la chaleur de mille volcans. Et sa voix est le vent dans les arbres de mes collines natales."
- "Tu ne penses pas que tu exagères?", poursuivit sa conscience.
Grand Coyote réfléchit un instant:
- "Oui, c'est tout moi. Je ne laisse rien paraître, impassible, une tombe. En moi, mon petit enfer personnel, je bous, comme jamais depuis longtemps."
- "Alors?"
Grand Coyote gémit, détourna la tête, cherchant un échappatoire, sans succès. Sa conscience reprit, imperturbable:
- "Alors?"
- "Alors quoi? Que me veux-tu? Que souhaites-tu entendre? Un aveu d'impuissance? Ou simplement le fait que j'ai peur...", grogna-t-il, de plus en plus mal à l'aise.
- "Je ne souhaite rien de toi, je suis partie intégrante de toi, l'as-tu oublié? Serais-tu schizophrène?"
- "Moque-toi de moi, ris."
- "Dis-moi juste ce que tu ressens..."
Grand Coyote aspira un grand coup. L'air trop froid le fit tousser. Il se reprit, se prépara à parler, mais sa conscience lui coupa son élan:
- "Tu t'approches le plus près possible, sans dommages, mais tu ne peux pas t'arrêter là, alors tu essayes de surfer sur cette frontière, sans jamais la franchir."
- "Je ne la franchis jamais."
- "Car tu as peur de ce qui t'attend de l'autre côté, la déception qui te hante depuis des années, le rejet."
- "hmmmm"
- "Et de peur d'aller trop loin, tu préfères battre en retraite, plutôt insatisfait que déçu."
- "hmmmmmmmm"
- "Et pourtant, cela ne te rappelle rien, cette position dans laquelle tu te trouves maintenant?"
Un observateur extérieur aurait cru voir un coyote au sommeil agité. Grand Coyote essayait de se couvrir les oreilles avec ses pattes avant, tentative bien vaine au regard de la nature de son interlocutrice, qui poursuivit:
- "Il y a longtemps, elle venait du nord. Ne me fais pas croire que tu l'as oubliée, celle-là..."
Grand Coyote se mordit la patte, le sang perla, glissa sur l'herbe alentours, rubis sombre.
Un coup bas, mais véridique. L'histoire se répète, sans cesse. Seuls les acteurs changent. Alors elle poursuivit:
- "Grand Coyote, si elle te plaît, vas-y, simplement."
- "... je ne suis pas sûr..."
- "Remettre en doute tes sentiments, invoquer l'incertitude, pour ne pas avoir à les confronter ne te mènera à rien, juste plus de souffrances et de solitude."
- "Qu'est-ce que tu y connais en solitude?"
- "Suffisamment..."
Grand Coyote se radoucit, presque suppliant:
- "Et Petit Coyote, alors? Il faut que je m'occupe de lui, je ne peux pas l'abandonner."
- "Il est loin d'être abandonné et il a besoin d'un père heureux."
- "Je n'ai pas besoin d'être heureux, il suffit que lui le soit..."
- "Faux. Tu ne t'en crois simplement plus capable..."
Soudain, le silence. Ce silence, celui que Grand Coyote supporte si mal. Sa conscience ne se manifesta plus. Grand coyote laissa échapper un grognement énervé, s'ébroua, tourna en rond. Puis, en boitant, se dirigea vers sa colline, il n'avait pas d'autre échappatoire. Aux étoiles il adressa son message, longuement, très longuement...
25 octobre 2007
Conte de la jungle (Chap. VI)
Au point d'eau, on se retrouve, au point d'eau, on discute. C'est très enrichissant. Grand coyote le savait et redoutait l'arrivée des retardataires, qui ne manquerait pas d'abaisser le niveau d'une discussion déjà intellectuellement peu éprouvante (ou si, dépend de quel point de vue). Il ne s'était pas trompé. Girafe raide s'installa d'un côté de la mare, pangolin transparent de l'autre. Ils échangèrent un regard vide et se penchèrent pour s'abreuver.
Grand coyote ne put s'empêcher de penser à quel point la sécurité relative de leur communauté avait pu réduire leurs réflexes de sécurité à néant. En temps normaux, ils resteraient sur le qui-vive, s'abreuveraient brièvement, anxieusement, en jetant des regards vers l'arrière, les fourrés. En temps normaux, un semblant d'organisation dicterait qu'un guetteur, d'un point surélevé, observe les alentours. En temps normaux, une paranoïa de survivants leur ferait vérifier la mare à deux fois, de peur qu'un danger ne les y guette. Grand coyote se prit à rêver, un instant, qu'un crocodile surgisse soudainement de l'eau trouble, saisisse girafe raide par le museau et l'entraîne dans sa danse de la mort sous-marine. Mais cela faisait bien longtemps qu'il n'avait vu un crocodile et cela faisait trop longtemps que le spectacle quotidien de la raideur le navrait.
Pangolin transparent restait discret, puis se risqua à lancer un sujet quelconque. Pendant ce temps, belette stylée s'esclaffait, en face de lui, discutant avec l'un ou l'autre des convives, délaissant son déjeuner. Grand coyote se demanda encore une fois s'il était le seul vrai carnivore, dans ce groupe. Il les regardait, comme au ralenti, les grognements baissaient en fréquence, une voix-off commentait. La sienne. Une légère brume. Ah oui, la brume. L'hiver. Les coyotes n'hibernent pas. Et les bananes, en hiver, sont beaucoup plus sensibles et difficiles à récolter. L'écosystème. N'oublie pas l'écosystème.
Les coyotes n'hibernent pas. C'est une malédiction et une bénédiction dans le même temps. Souviens-toi des temps où tu étais seul avec le vent, trottinant dans la neige. Cela n'a pas beaucoup changé. Arrête de rêver et trouve-toi une autre plantation, change de domaine, fais dans la noix de coco ou la patate douce. Chasse les belettes avant qu'elles ne se terrent. Mais n'oublie pas d'hurler à la lune, c'est ce qui fait que tu es un coyote, toujours et encore, à jamais.
Pangolin transparent s'ébroue, girafe raide raconte les temps ancestraux où elle pratiquait des sports de combat, époque révolue depuis, remplacée par les abus de bonne chère et la sécurité de l'emploi. Grand coyote se représenta un court instant un combat impitoyable sur un tatami entre girafe raide et un escabeau géant. Issue du combat incertaine. Pour ne pas rire, ou ne pas pleurer, il se força à penser à autre chose.
C'est la fin du repas. Girafe raide se déplie, pangolin transparent se déroule. Belette stylée lisse sa fourrure. Grand coyote suivrait bien une piste, n'importe laquelle. Mais ce n'est encore pas le jour, trop tôt, trop froid. En rentrant à la plantation, il tourne en rond. Personne ici avec qui aller chasser, pas de carnivore de valeur. La brume s'est dissipée, mais reviendra demain. Il s'ébroue, ses oreilles se dressent, hume l'air. Peut-être a-t-il senti quelque chose. Allons voir.
26 septembre 2007
Conte de la jungle (Chap. V)
Hurler avec la meute est une activité très reposante. Hurler avec une meute est quelque chose de facile. Amener une meute à hurler est également une action relativement simple. Cette meute-ci était particulièrement hétéroclite, mais tout bien considéré, c'était sa meute, celle où, d'une manière inattendue, il se sentait bien. Cette pensée était suffisamment troublante pour grand coyote, qui avait d'énormes difficultés à se réinsérer dans toute structure animale se rapprochant d'une famille. Alors il prit la fuite, subrepticement, pour voir, humer l'air et considérer la jungle.
Dans la communauté, la routine battait son plein. Le temps était à nouveau aux workshops. Hamster dépressif avait tenu, avec l'aide d'un autre, à organiser l'un d'eux. Grand coyote était sceptique, non qu'il n'apprécie la bonhomie amicale du hamster, mais plutôt du fait de son appréhension, son instinct, qui lui recommandait là de faire un détour, comme devant les pièges à mâchoires des grands nuisibles. L'assemblée était ce jour entièrement constituée de vieux briscards expérimentés, de la crème allégée de la communauté du sud, mais aussi de l'ouest et du nord. Et l'unanimité qui se fit ce jour le laissa dans une certaine mesure pantois. Chacun d'entre eux avait le même regard que lui sur les choses qui se passaient à présent, chacun d'entre aux avait les mêmes désirs, les mêmes envies de changement et d'amélioration. Certes, il ne regardaient pas vers l'est aussi maladivement que lui, certes, malgré leurs cicatrices d'anciens combats, ils faisaient toujours preuve d'un attachement complet à la communauté.
La communauté. Les remises en question. Trop de choses en même temps, le temps était rude, l'hiver approchait. Le deuxième hiver. Il se retira sur la colline habituelle, regarda la colonie, les plantations, toute cette petite vie qui grouillait, là, sous ses pattes. Et le sentiment de vide. Il regarda une nouvelle fois la feuille de mûrier que son ami panda facétieux lui avait fait parvenir le matin. Un autre, un inconnu jusqu'à présent, alors indéfini, avait dit: "Ecrire, c'est parler, en étant torturé par l'incommunicable". Il avait un nom, un signe de reconnaissance et de distinction, mais qui ne se conformait pas aux règles de noms de la jungle. Il s'appelait Edmond Jabès, son devenir était inconnu. Il avait vécu, vivait peut-être encore, en des lieux éloignés et étrangers, un autre temps, une autre civilisation, impensable et si proche cependant. La pensée était séduisante qu'il ait, lui aussi, été un coyote. Peut-être même de ceux qui ne nécessitaient plus d'adjectifs. En tout cas, il l'aurait mérité.
Grand coyote soupira. Cela lui arrivait souvent, ces temps-ci, trop souvent. Il pensa un instant à une maladie grave et fantastique qu'il aurait, par inadvertance et soucis de complétude, attrapé à un détour de la jungle. Une langueur fatale et douloureuse de lenteur. Mais non, il n'était guère hypocondriaque. Le destin avait apparemment d'autres plans en réserve pour lui. La citation de l'autre coyote honoraire trottait dans sa tête, fascinante de compréhension subite et satisfaisante. Quel dommage que les coyotes ne sachent pas écrire. Juste hurler à la lune. Mais en ce domaine, ils étaient les meilleurs, indéniablement.
21 septembre 2007
Conte de la jungle (Chap. IV)
La girafe raide se ressaisit. Un instant, il avait failli se perdre dans une conversation intéressante, ce dont il n'avait guère l'habitude, ni la réputation. Grand coyote soupira intérieurement et poursuivit son déjeuner, l'air aussi imperturbable que nécessaire. La fatalité ou le doigt rieur du destin, deux avatars d'un même phénomène théologique ou superstitieux, avaient rendu ce déjeuner en tête-à-tête possible, par les désaffections successives des autres membres du terrier central de la communauté. Là, en face de lui, girafe raide mâchouillait distraitement ses feuilles d'acacias, avec son regard si typique de nostalgie mêlée de vacuité, uniforme. Grand coyote reprit un morceau de gazelle sanglante, résigné.
Alors il mena la conversation, lui parla des grands espaces lointains qui l'appelaient, le goût subtil des maillons inférieurs de la chaîne alimentaire qu'il trouvait là-bas. Il lui parle des nouvelles, d'avancées technologiques, de nouvelles méthodes de récolte. Il lui parlera du temps qu'il fait, de l'automne qui s'approche, de sujets communs. Et toujours girafe raide acquiescera, uniformément. A la fin du repas, girafe raide se déplie, grand coyote s'ébroue. Il n'aurait jamais cru que ce moment arriverait, enfin. L'air est frais, soudain.
Au terrier central, l'activité est modérée. Quelques prospections l'attendent, dans les jours qui viennent, mais difficile d'y trouver un sens, un espoir, une perspective. Il se dit qu'il devrait se ressaisir, sinon ils allaient finir par vraiment le déprimer. Mais sa mission interne se terminait et à part l'insistance suspecte du vautour hagard à l'emmener avec lui aux nouvelles plantations de l'ouest, rien. Certes, vautour hagard était loin d'être le moins doué dans son domaine, mais il restait et demeurait un charognard, cette espèce haïe et crainte à la fois, car elle régnait sur le domaine ultérieur et mystérieux du devenir de ceux qui furent vivants. Grand coyote ne put réprimer un frisson à cette pensée, tenta de se rassurer en comptant les gazelles qui gambadaient en contrebas. Ce n'était pas suffisant.
Il s'en fut trouver le grand pangolin transparent, leur maître à tous, juste et bon, tout du moins ils s'efforçaient à le voir ainsi. Dans un élan cristallin, lui exposa ses doutes et cette aimantation familière qui l'attirait, inexorablement, toujours plus à l'est. Le pangolin le remercia de sa transparence, il ne rougit pas. Les règles de la basse flatterie entrepeneuriale l'interdisaient. Grand coyote sortit un peu soulagé, guère rassuré cependant, d'un terrier qui, entre temps, de plus en plus nettement, sentait le renfermé, l'odeur âcre de la bête fauve et indécrottable, incorrigible. Il croisa belette stylée, pauvre créature malléable, de plus en plus marquée par l'empreinte de ses maîtres, qui lui conférait un arrogance injustifée au regard de son insignifiance crasse. Il soupira intérieurement, une fois encore, puis s'en fut vers sa colline de prédilection, reprendre sa garde inquiète.
05 septembre 2007
Conte de la jungle (Chap. III)
"... et j'espère que grâce à ce que vous venez d'apprendre aujourd'hui, vous serez plus à même de saisir de nouvelles opportunités dans votre travail quotidien". L'assistance entière frappa périodiquement sur les troncs d'arbres voisins en guise d'acclamation et de remerciement à hibou asynchrone, qui venait ainsi de terminer la formation pour laquelle il avait été invité. Grand coyote tapota distraitement l'arbre attenant, pas trop fort pour ne pas réveiller le mal au crâne insistant qui l'accompagnait depuis le matin. Ayant passé la soirée précédente jusqu'à tard dans la nuit avec d'autres quadrupèdes, à engloutir des liquides fermentés ou mâchonner des herbes psychotropes, son réveil ce jour n'avait pas été des plus vifs ou des plus heureux. Il s'était forcé à suivre cependant, mais avait lâché le cours une petite heure auparavant, devant ce que son cerveau n'acceptait plus que comme des élucubrations arithmétiques aléatoires et insensées, malgré tous les efforts du hibou asynchrone, dont le coeur à l'ouvrage lui laissait presque mauvaise conscience.
Mais une journée passée paisiblement au coeur d'un troupeau et loin de l'influence directe du pangolin transparent ou de ses sbires inférieurs ne pouvait être foncièrement mauvaise. Il goûta un court instant la fraîcheur du soir, songea que ce qu'il lui manquait, c'était une meute, quelques semblables... Contradictoire, car les coyotes chassent seuls, il le savait bien. Il savait aussi très bien qu'en ce qui concernait ses pendantes féminines, elles étaient rares et si imprévisibles... Il rentra dans sa tanière, parcourut les quelques messages pour la plupart inintéressants ou au mieux anecdotiques que le pangolin et d'autres lui avaient fait parvenir, transcrits sur des feuilles de mûrier. Non décidément, rien. Cependant, à la tombée de la nuit, il entendit un sifflement bien connu alentours, l'appel d'un autre solitaire.
Il devisa ainsi avec cobra crispant, arpentant les allées environnantes. Cobra crispant était légèrement remonté contre belette stylée, ce jour. Pangolin transparent lui avait fixé comme objectif l'accompagnement constructif de nouvelles recrues, ce dont il n'était guère aise, considérant qu'il avait suffisamment à faire avec ses bananiers qui demandaient beaucoup de soins. Son lot était donc arrivé, en la personne de babouin gradué. Babouin gradué était une grande victoire de la transparence. Outre le fait qu'il ne coûtait presque rien en bananes, il était de surcroît convaincu d'avoir des perspectives d'ascension et en conséquence motivé comme dans les rêves les plus fous de la hyène rieuse. Pour l'instant il avait été rattaché à l'équipe du bouledogue breton, qui en tirait une gloire toute personnelle et le chargeait de basses tâches cependant non dégradantes (ou presque pas). La journée s'était donc résumée à l'un des plus beaux dialogues de sourds de la semaine, entre le cobra, la belette et le babouin, par feuilles de mûrier interposées, successivement ignorées, survolées, incomprises et hâtivement renvoyées.
Grand coyote, en son fort intérieur, se félicita d'avoir ligaturé son mûrier le temps de la formation. En d'autres temps, il aurait soutenu l'effort de guerre, jeté de l'huile sur le feu, fait sourdre quelques remarques incisives et troublantes qui auraient facilement, si facilement, donné lieu à de magnifiques rumeurs. En d'autres temps, révolus ou tout du moins refoulés. Une des seules choses qui l'amenaient encore en cet état de trance étaient certains tamtams cycliques locaux, mais il comptait en faire meilleur usage. Soudain, libératrice, il la sentit. Il releva la truffe, huma l'air plus pur, la sentit couler entre ses oreilles, sur son échine. La pluie. Il se tourna vers l'est et laissa retentir une fois de plus son nocturne nostalgique.
Conte de la jungle (Chap. II)
Grand coyote ressortit du terrier du grand pangolin transparent tout auréolé d'énergie positive. Il était indéniable qu'avec les années, le grand pangolin était devenu un maître de la manipulation motivation transparente. Il avait même pour la première fois utilisé un mot alternatif à "transparent" (était-ce pour brouiller les pistes?), un mot magnifique, chantant: "limpide". Alors grand coyote s'était laissé aller, un peu, dans ce monde soudain si proche, si accessible, du rêve éveillé et constructif. Mais maintenant grand coyote était ressorti de la sphère d'influence, grand coyote revenait à lui.
Il se dirigea vers le point d'eau et contempla un instant le paysage en se léchant distraitement la patte avant droite. Gérer les priorités. Il caressa un instant l'idée, séduisante, de stresser quelque peu la belette stylée, qui l'avait de toute évidence vendu au grand chef, suite à leur altercation verbale de la semaine précédente. Qu'il adorerait, c'était son côté romantique, lui lécher doucement l'oreille avant de planter ses canines dans sa jugulaire, puis regarder ses petits yeux soudain fous alors que la vie s'écoulait d'elle. Il se reprit cependant, les instincts carnassiers étaient déplacés, dans la communauté. Pour l'instant.
Le grand pangolin lui avait assuré son soutien et sa dédication, espérait en retour de lui quelques signaux positifs, une attitude moins destructrice, quitte à faire appel pour cela à ses capacités d'acteur. La plus grande plantation de bananes, à quelques kilomètres au nord, faisait des difficultés. Grand coyote connaissait bien l'endroit. La perspective d'y retourner avait ceci de séduisant que rien ne pourrait vraiment l'y étonner. Il avait déjà repéré les troncs pourris, glissements de terrain possibles, et autres infections parasitaires. Il savait qu'il les retrouverait aussi en d'autres endroits. Certes, les autres membres de l'équipe locale lui seraient un baume au coeur, mais en définitive, cette plantation ne serait pour lui rien de nouveau, juste du réchauffé provisoire. Parfois, la hyène rieuse débarquait là-bas, observait les travaux, repartait, après avoir essuyé quelques cailloux ou autres déjections des singes habitants des plus hautes branches. Ces intermèdes comiques, il le savait, ne suffiraient pas à le retenir là-bas. La perspective, autrefois attirante, d'un combat permanent non plus, il le sentait, le redoutait même. Peut-être avait-il même vieilli, après tout.
La girafe raide passa discrètement derrière lui. Elle s'essaya à un calembour de circonstance, grand coyote sourit poliment, renchérit d'une tirade qu'elle ne comprit pas, alors elle se retira dans ses quartiers. Grand coyote eut un bref moment de fatigue morale puis se ressaisit, en profitant pour se nettoyer l'oreille gauche de quelques coups de pattes idoines, où collaient encore quelques restes d'attitude positive concentrée. Non, il lui faudrait vraiment continuer l'agenda qu'il s'était fixé, tout en donnant le change. Mais ce ne serait pas le plus difficile...
03 septembre 2007
Conte de la jungle
A avoir lu des livres pour enfants tout haut tous les soirs des vacances,
je ne pouvais que m’émerveiller devant l’inventivité dont les auteurs en font
preuve, ainsi qu’un certain talent graphique. Alors je voudrais bien m’y
essayer, moi aussi, mais peut-être suis-je trop subversif pour cela… Tentons
l’aventure.
Il
était une fois dans la jungle africaine profonde, si profonde que jamais
l’homme n’y mit pied, une petite communauté. Cette communauté était composée
d’animaux divers, d’horizons variés, tous réunis là pour des raisons
étrangères, parfois très loin même de leur écosystème initial et nécessaire.
Mais tous se retrouvaient dans l’idéal de cette petite communauté constructive
et même idyllique par certains côtés. Sous la houppe bienveillante du grand
pangolin transparent et ses seconds, chacun vaquait paisiblement à la récolte
des bananes et cacahuètes pour le plus grand bien de tous.
Des
équipes s’étaient formées, dispersées géographiquement, par plants de bananes,
chacun sous la direction de l’un des seconds. Vautour hagard était le plus
puissant d’entre eux, spécialisé dans les cacahuètes, mais la disparition
subite de vautour chafouin des plantations de l’ouest lui ouvrait une nouvelle
destinée autonome, avec cet espoir de devenir, lui aussi, un jour, totalement
transparent, tel son mentor craint et vénéré à la fois. Arrivaient ensuite, par
ordre hiérarchique, la girafe raide, le berger allemand et la hyène rieuse. Phacochère
cyclothymique venait de quitter la communauté pour retourner au pays de ses
pairs, plus au nord. Belette stylée s’occupait des membres de la communauté,
les encourageait, leur apprenant de nouvelles techniques de cueillette ou de
récolte.
Tout
ce petit monde vivait heureux, dans une saine abondance. Il faut dire que
chacun recevait des bananes à satiété et prenait régulièrement de l’exercice,
chaque jour. Tous, sauf quelques éléments désœuvrés en marge, quelque peu
subversifs, dangereux même. Leurs plants habituels venaient d’être mis en
jachère provisoire. Hamster dépressif et suricate myope étaient deux d’entre
eux. Grand coyote le plus imprévisible. Pour le préserver de son influence
négative, suricate myope fut parachuté dans une plantation du sud, près d’un
lac, joli, un peu à l’écart.
Parfois,
grand coyote partait avec l’hyène rieuse à la recherche prospective de
nouvelles plantations ou de nouveaux filons. Cet animal le crispait
profondément, mais il essayait de faire contre mauvaise fortune bon cœur et
essayait de penser au bien de tous. Grand coyote était un cas difficile, aux
yeux de la direction de la communauté, car s’il savait très bien cueillir les
bananes et des bananes de meilleure qualité aussi, il était promptement sujet à
des changements d’humeur parfois massifs et remettait facilement en cause
l’équipe dirigeante ou même les méthodes de récolte elles-mêmes. Pangolin
transparent essaya maintes fois de le raisonner, en lui expliquant certains
secrets de transparence et la formule secrète de la motivation. En chaque animal,
disait-il, nichent trois besoins : l’un de bananes, l’autre d’ascension et
un troisième variable, décelable seulement par une longue expérience de
transparence. Grand coyote demeurait impénétrable à ses tentatives de découvrir
ce troisième élément. Grand coyote dépérissait, certes toujours fourni en
bananes fraîches, mais frustré du sentiment enrichissant de la cueillette,
grand coyote avait besoin d’action. Chaque nuit, pour des raisons
inexplicables, grand coyote, juché sur une colline, fixait l’est et hurlait à
la lune.
Grand
coyote allait partir, c’était de plus en plus évident. Mais quand ? Et
surtout, dans quel état laisserait-il la plantation principale ?...
La suite dans un prochain numéro.
16 août 2007
Coupure improvisée
Paru dans Paris-Dimanche n°1492 du 12 août 2007, page 52 (face à la pub Emporio Armani) :
Josiane
Bidet se lève et regarde le mur, ce mur artistiquement orné de tessons de
bouteilles brisés que son mari avait bâti de ses mains il y a dix ans, suite à
une banale querelle de voisinage. Elle essuie une larme : « Mon Roger
(ndlr : son mari) avait l’habitude de dire aux petits (ndlr: ses enfants)
qu’il leur foutrait des torgnoles dont ils se souviendraient s’ils
s’approchaient trop près du mur ». Derrière elle, la famille Bidet fait
front pour la soutenir. La famille Bidet a toujours fait front dans l’adversité
et ce ne serait en aucun cas à ce moment qu’ils abandonneraient leur
matriarche. Déjà, il y a 10 ans, lorsque Raymond, le beau-père de Josiane, avait
succombé à ses blessures après un terrifiant accident d’escabeau, tous
s’étaient retrouvés au caveau familial du petit cimetière de Jouy-en-blattes,
dans la campagne aveyronnaise. La benjamine, Gisèle Bidet, 17 ans, mère au
foyer, pose doucement sa main sur l’épaule burinée de sa mère et lui murmure
doucement : « Mais Môman, tu sais bien
qu’il continuera à vivre pour toujours en chacun de nous ». L’aîné, Kevin
Bidet, 25 ans, artisan automobile, nous fait signe, d’un majeur autoritaire, de
nous retirer.
Pourtant
tout avait bien commencé pour cette paisible famille de travailleurs tant
chantés par nos poètes, en ce joli matin du 27 juillet 2007. Roger, 54 ans,
manutentionnaire indépendant, s’était enfin décidé à prendre des vacances pour,
disait-il, « s’occuper des choses vraiment importantes ». Il avait
promis aux enfants et à sa femme une surprise, puis s’était enfermé dans sa
remise la plupart des deux jours suivants, d’où sortaient moult bruits de
menuiserie. Le clan s’était retrouvé ensuite sous le cerisier centenaire de la
propriété des Bidet. Gérard Rotrou, 55 ans, scieur contremaître, meilleur ami
de la famille, se souvient : « Roger avait tiré un assemblage de
planchettes de la remise et l’avait arrosé de Pastis en souriant. Il faut dire
que Roger, pour la rigolade, ce n’était pas le dernier ». L’assemblage
s’avéra être une véritable structure de deltaplane dont Roger avait trouvé les
plans sur internet, lors d’une visite au cyber-café de
la petite commune voisine d’Ysoublis-sous-l’Huy. Il faut dire que les vacances, chez les Bidet,
étaient extrêmement rares, du fait du travail des deux parents. Kevin se
rappelle : « Papa était camionneur, il passait son temps sur les
routes, livrait des poutrelles avec Tonton la plupart de l’année ». Tonton,
c’était Fernand, le frère cadet de Roger, avec qui il avait fondé une modeste
entreprise de transports routiers, « Les transports Bidet »,
spécialisée dans les matériaux de bâtiment. Jusqu’au jour tragique où, lors
d’une livraison, Fernand, voulant vérifier un chargement, glisse et tombe dans
une bétonnière en marche. « Depuis, on va tous les ans au viaduc de
Millau, jeter des fleurs du haut de la pile n°5, c’est là qu’est coulé
Tonton », complète Kevin, les yeux dans le vague.
La
suite de l’histoire, les journaux locaux en ont suffisamment parlé. Le week-end
suivant, la famille Bidet au grand complet (c’est-à-dire incluant leurs trois
compagnons canins : Riri le doberman, Fifi le rotweiler et Loulou
le bas-rouge) se retrouve au magnifique point de vue du lieu-dit « la
falaise déboulée », à quelques kilomètres de là. « Un travail
magnifique, Roger avait recouvert la structure de cellophane industriel, celui
qu’on utilise pour emballer les palettes de papier à l’imprimerie »,
ajoute Gérard. Roger embrasse sa femme et ses enfants, chausse son casque de
mobylette et attend le vent propice. Les experts ne se sont toujours pas
accordés sur les causes du drame qui s’ensuit, mais Roger trébuche et tombe
comme une pierre, 30 mètres plus bas. Josiane, arrivée première sur les lieux
du crash, car s’étant éloignée pour avoir un meilleur angle de caméscope, en
tremble encore : « Mon Roger était là, dans cet enchevêtrement de
balsa, brisé comme un fétu de paille. Il avait encore l’œil vif, j’ai essayé de
lui parler, il a semblé comprendre, puis la petite lumière de ses yeux s’est
éteinte ». Fatalement blessé par la séparation violente de son crâne en
plusieurs petits morceaux et l’écoulement cérébral qui s’ensuivit, Roger ne
pouvait sans doute plus l’entendre. Bernard Leduc, chef de la section locale
des sapeurs-pompiers, arrivé rapidement sur les lieux du drame, ne peut que
déplorer : « On aurait pu jouer au mikado avec les os de sa colonne
vertébrale ». Aujourd’hui encore, Kevin ne décolère pas et envisage de
porter plainte contre internet. Maître Vergès et maître Collard
se seraient portés volontaires pour soutenir la famille Bidet.
Edifiant, non ?

