21 novembre 2007
Epilogue
... et à proximité des restes du kookabura, l'on trouva quelques poils bruns sans conteste d'origine canidée. Ainsi, il avait donc survécu...
19 novembre 2007
Ninety-nine
Ninety-nine as in "This is the 99th entry of this blog". Ninety-nine as in "It fails before the 100th".
Considering the time I have spent on this, and the indisputable right of life and death I have here, it is my duty to tell you, that I will no longer edit this blog. No more entries, no more morning depressions, no more evening pains. No more words. No more of this time lost to sentences. No more talking, writing, elaborating, describing, understanding. I hate understanding. It gives you a shallow feeling of knowing more without the power to change it. Understanding is boring, understanding makes me sick. Looking for, and putting the right word into the right place makes me also sick, and tired.
So it is just right that I bring it prematurely to an end, as I did with many other things in my life, for fear of scary and freezing thoughts, or because I was lazy, or stupid. It could have been hundred, but it is so much more symbolic of my whole life with ninety-nine, as for this one missing, you know. Yes, ninety-nine is one missing. One missing in my brains, one missing in my thoughts, one missing in my heart. Life is not a blog, life is not an aesthetic alignment of nice-sounding words with deep meanings, but overlooking the essential. Life is not a literary challenge. Life is made of stars, freezing wind, and half past 11pm at a bus stop in an empty street. Life is made of bridges, like the one I forgot to pay attention at which places it was linking together, focusing on what it was going over. Sorry about that, dear. I've built my very own solid ice cage, where I am safe from harm, actually too safe, and now I can not destroy these walls from inside.
It's been nice writing here, looking for appreciation, recognition. Shouting at things, recovering or suffering from other, my own humble role in the great comedy. I will surely continue writing (I bought a laptop in this regard). But it's also been like trying to fit my ice cube into a round hole. I need a pause from all this, and my past, present and future will not leave me in peace. The chapter of these last five months now has to close, leaving room for something new, better, worse or stupidly the same, I still don't know. But it does go on. Thank you.
This blog in its current form has lived. May it rest in peace. End of the story.
14 novembre 2007
Un allemand respectable
Les politiciens allemands me laissent froid, d'ordinaire. Leurs envolées lyriques m'échappent, leurs querelles intestines m'indiffèrent, leur stratégie m'insupporte. Tout comme les politiciens français. En fait, je l'avoue, je le confesse, je n'ai jamais pu m'intéresser à la politique, sauf forcé ou appelé au référendum. Peut-être suis-je de ce fait un citoyen inférieur aux yeux de certains. Je ne sais pas. J'ai là un sentiment analogue à celui lors de l'observation d'un plombier: "il doit savoir ce qu'il fait et comme je n'y connais rien, à moins qu'il ne soit évident qu'il se trompe, je le laisse faire". C'est triste. Des années, des siècles de combat démocratique pour en arriver là, le désintérêt blasé des classes moyennes. Mais je n'ai pas honte, je n'ai pas le temps de lire Le Monde en détail chaque jour. Et la vie politique allemande... je fais un blocage d'expatrié (de toute manière je n'ai pas le droit de vote, sauf localement).
Et puis hier est venue l'annonce, dans toute la presse soudain recueillie, du retrait de Franz de la vie politique. Je ne peux pas juger de ses actions passées, je n'ai pas suivi. On m'a dit qu'il était le bras droit d'Angela, que c'en serait presque un gars bien. Je ne sais pas. Un vieux routier de la politique, comme on dit. Pas trop facho, engagé, respecté de ses pairs. D'accord, c'est bien pour lui. Là où les choses prennent un autre tour, c'est le pourquoi de ce retrait. Non, il n'est pas menacé par diverses enquêtes judiciaires, non il ne part pas faire des séminaires grassement payés au G7 ou universités d'élite, non il ne devient pas conseiller spécial d'un géant mondial de l'énergie après avoir négocié au nom du gouvernement un contrat juteux à l'avantage de ce dernier. Il quitte la politique, laisse en plan l'avenir de ce pays auquel il a tant consacré, abandonne ses stratégies à d'autres moins charismatiques. Pour se consacrer entièrement à sa femme, souffrant du cancer. Et je trouve ça beau, humain, beaucoup plus humain que je ne l'attendais d'un politicien ou d'un allemand en général. Mes préjugés en prennent un coup.
Hier soir, dans le dernier métro, un journal économique traînait sur la banquette. Je l'ai parcouru, tandis que le métro faisait l'omnibus. C'est là que j'ai appris la nouvelle. Et un bref instant j'ai été ému. C'est mon côté fleur bleue, le plus lointain, le plus masqué. Et pour cette décision qu'il a prise, je ne peux que lui marquer mon respect, par cette prose improvisée, Franz Müntefering. Le vérité est souvent ailleurs, j'aimerais à croire que cette noble motivation fut la seule qui décidât de son retrait. Néanmoins, merci pour cette perspective inattendue.
12 novembre 2007
C'est Noël...
Amusante méprise temporelle due à la présence prématurée de neige sur les trottoirs, les cheminées et les autos des allemands locaux, à la réorganisation subite des rayons des grands magasins et des vitrines alentours depuis Halloween et à la lente mais sûre résurrection des tubes immémoriaux sur les ondes voisines, à savoir: Last Christmas de Wham! et Driving home for Christmas de Chris Rea. Bref, vous ne vous en êtes peut-être pas encore rendus compte, mais le marketing implacable y a pensé pour vous et voilà: c'est Noël (dans encore une bonne quarantaine de jours, mais on compte large, dans la vente). Il serait temps de penser à ce que vous allez offrir à ceux que vous aimez, non? On ne voudrait pas vous donner mauvaise conscience, mais ces personnes, dans les publicités, elles, elle ne font qu'y penser et ont même entamé des actions dans ce sens. Il serait bête que par inadvertance, vous ratiez le dernier iPod Touch du magasin, la dernière promotion sur les brosses à dents électriques ou la subtile hausse des prix début décembre. Et si vous êtes un chacal sans famille, amis, foi, ni loi, soyez heureux: il y a une remise monstre sur les vacances à Ibiza dans les dernières semaines de l'année. Allons, soyez gentils, consommez! Vous vous êtes serré la ceinture suffisamment longtemps, le moment est venu de faire dégorger les bourses (il y aurait un double sens hors de propos dans cette dernière phrase que cela ne m'étonnerait pas).
Le zombie moyen parcourt alors les rues et les magazines à la recherche du cadeau ultime, celui qui restera plus longtemps dans le cœur de ceux à qui ils l'offriront que sur eBay. Je l'ai déjà dit plus haut, je le répète, reformule, en question: l'iPod (une quelconque de ses variantes bigarrées) serait-il le cadeau mondial? A en voir le nombre de badauds déambulant dans le métro avec leurs petits écouteurs blancs, autistes numériques, les vagues précédentes ont déjà bien profité. Pour le non-technicien, reste l'écharpe en poil de lama. Ou alors le vibromasseur. L'Allemagne, pays de l'ouverture et de l'hybridation saucisse-bière, nous encourage en ce sens en laissant aux sex-shops pignon sur rue et comme les néons sont rouges et que c'est Noël, on ne fait pas attention. Les plus distraits penseront avoir acquis, pour une somme modique, une bougie fantaisie électrique, mais non. Ou alors un calendrier. Les calendriers nous envahissent déjà, début novembre. Franchement, ça m'apporte quoi, de savoir quel jour on sera dans un an? Mais ce n'est pas grave, le calendrier est un support artistique, si. On met des photos de pâtes alignées sur un torchon et paf, voilà le calendrier italien. Des photos de fromages, pouf, calendrier français. Des photos de ... oui, vous avez compris le principe du calendrier allemand. A la croisée des magasins susdits et des librairies traditionnelles, le calendrier ar-tis-ti-que. Oui, la dame à la poitrine opulente, au grain de peau fascinant et au regard langoureux est toute nue, sur la photo, mais c'est de l'ART, la preuve: la photo est en noir et blanc. Multipliez par 12, voilà, à 3 euros la page au moins, c'est rentable.
Sinon c'est Noël parce que j'ai à nouveau un vrai travail. Certes, toujours au même endroit, mais bon, ça m'occupe, en attendant mieux (ou Noël). Alors ne m'en veuillez pas si je suis moins prolixe dans les temps qui viennent. Mon cerveau recommence à fonctionner comme avant, enfin non, bref, ça fait mal, parfois, ces hémisphères qui s'activent, longtemps oubliés. Mais je suis content d'avoir écrit, entre temps, je crois que je vais continuer, tiens. Parce que l'histoire n'est pas finie. Celle-ci sur Noël, si. L'autre, la Grande, c'est un roman-fleuve. Le dernier épisode me plaît bien, mais je ne peux pas le raconter ici, peut-être plus tard. Je garde les bons trucs au chaud pour quand la bise sera venue, c'est mon côté... coyote...
10 novembre 2007
Remix
Qu'est-ce que c'est, un remix? Les mêmes paroles, à peu près la même mélodie, un changement de rythme, un nouvel arrangement. En somme, pas grand chose, sur le papier, juste des paramètres, quelques loops supplémentaires, en sus de l'original. L'original lui-même est un condensé aseptisé de studio. Le vrai original ne saurait être que la version live, sans fioritures. D'aucuns diraient unplugged. Trop restrictif. Restons-en à la version en public. Mais parfois le remix est tellement mieux que l'on en oublie la version initiale. Un exemple marquant en serait Missing d'Everything but the Girl. La version de Todd Terry a effacé toute concurrence, même la version album. Mais aujourd'hui, je ne parle pas musique. Le remix, c'est quelque chose qui se passe souvent, sans musique. Le remix, c'est un processus normal, sans doute. Le remix semble être, sinon une fatalité, une étape, une évolution. Mais ne change que peu à la mélodie de base.
La mélodie de base, c'est la litanie légère des relations humaines. Avec les variations personnelles qui s'imposent, rendent les choses uniques, impossibles à confondre. Déterminer s'il s'agit de house légère, de country ou de hip-hop est une discussion de spécialistes, de ceux qui règnent sur les talk-shows populaires, se posent en experts et inondent les temps de leur facticité vaine. Et le remix, c'est la répétition, la remise au goût du jour, avant de trouver la mélodie intemporelle et définitive, peut-être celle du silence. Une chanson, un air, ne meurt jamais, évolue, juste, les harmonies demeurent, l'accord ne sera peut-être jamais parfait, tant pis.
Je m'en suis lentement rendu compte, ces dernières semaines, à diverses occasions. En observant la présence de constantes, un modèle, une formule, une aberration mathématique, rassurante cependant. La vie résumée à une suite de chiffres, de lettres grecques, quelques vecteurs aux dimensions infinies, en boucle. Pourquoi? Ironie de l'évolution, du programme de base, de l'ultime prédestination. Ou de l'illusion du libre arbitre. Je m'en suis rendu compte, suite à diverses discussions, diverses expériences. Que l'histoire est une amusante répétition, les acteurs changent, les rôles non, ou si peu. Je dis "acteurs", seules les actrices m'intéressent. Et un petit acteur, aussi, mais c'est une autre histoire. Et les actrices sont étonnamment semblables. Trop. Toujours le même refrain.
De cette constatation, donc, que ce serait toujours le même type de femme, toujours le même type de personnalité qui semblerait avoir la main-mise sur ma préférence, que faire? Une lamentation littéraire frôlant le repli sur soi? Non, ça suffit, marre. J'en arriverais presque à trouver ça marrant. Et me demander d'où cela viendrait. Jusqu'ici, j'ai trouvé deux théories. La première, l'évolution: le programme génétique, ou la recherche des combinaisons assurant les meilleures chances de survie à une éventuelle progéniture. Celle qui me plairait aurait donc un ADN en quelque sorte "complémentaire" du mien. Mais je ne m'en rendrais pas compte, cela échapperait à mon contrôle, complètement. La deuxième, plus psychoanalytique: la confrontation avec l'image de la mère (ou du père, pour les dames), soit l'image profonde de la première femme (du premier homme), originelle. Et la confrontation de la diversité avec cette image bien précise, pas forcément correcte, rêvée peut-être, mais bien existante dans les tréfonds de l'inconscient. Attention, cette dernière image n'est pas forcément physique. On mélange ensuite les deux théories, shaker, voilà, on y est: le réseau inextricable des relations entre les femmes et les hommes, le grand attracteur, étrange.
Vous me direz: et l'amour, dans tout ça? L'électron libre, l'élément flottant, le cadeau bonus. Il vient perturber ou consolider les théories précédemment développés, mais ne les contredit pas définitivement. Et c'est peut-être juste un concept que les humains ont développé pour ne pas avoir l'impression de ne pas être maîtres de leurs actes alors voilà, on brode quelque chose de joli, romantique, qui satisfait chacun, mais ne fait que prouver l'écrasante supériorité de l'évolution sur les sapiens sapiens. Du coup, point d'autre choix que de faire avec, continuer comme avant. Ce n'est pas forcément plus mal. Moi, j'essaie, pour le fun, de trouver mes valeurs propres. Ce n'est pas évident. Mais ça distrait, enfin, pas trop. Il ne faut pas oublier non plus l'opérationnel. Ah oui, l'opérationnel... J'y travaille, au remix. J'y travaille.
08 novembre 2007
Il est tard, gros boulet
Oui, il est complètement tard et je suis toujours dans un brouillard indéfini de choses alcoolisées que je ne saurais énumérer. Les cocktails, il y en avait un nombre impair. Les bières, je sais plus. Et je crois qu'en conséquence j'ai remué mon derrière sans retenue sur des musiques électroniques dans une mesure pour moi inhabituelle. Steve a bu la même chose, plus ou moins quelque chose de plus. J'ai dû le laisser là-bas à son insistance et son refus de coopérer à ma proposition de lui payer le taxi. Je me sens un peu coupable, mais pas trop, pasque de toute manière j'ai pris un taxi aussi pour arriver vite et ne pas avoir d'états d'âme.
Là où je me sens moins bien, c'est en pensant au contenu de la soirée. Parce que j'ai encore lamentablement raté une bonne occasion de me sortir de la mélasse, de changer mon ordinaire. Beuh. Car il y avait une brune agréable dans ma proximité dans la pénombre entretenue de cette after-work party. J'ai une faiblesse coupable pour les brunes, mais dois-je en faire état? Qu'elle m'a regardé tout le temps. Que je l'ai croisée en sortant et qu'elle m'a dit au revoir. Et que je n'ai rien fait. Du coup, elle a échangé les numéros de téléphone avec un allemand quelconque, une chemise blanche, du genre qui porte des Birkenstock au travail et dont le seul rêve est de partir en vacances dans le Tirol en camping-car. Et il la tripotait timidement au son de la musique et elle avait l'air de se faire chier. Et moi j'avais l'air con avec ma bière à la main à côté, à la regarder aussi, de temps en temps.
A ce point là, ça en devient maladif. Il faut que je fasse quelque chose, que je retourne voir le docteur M. ou que je prenne des psychotropes, je sais pas, mais ça peut plus durer comme ça. Je me donnerais des baffes, s'il n'était pas trop tard et si je n'avais pas une quantité respectable d'alcool dans le sang. Putain merde chuis trop con. Putain merde chuis trop con. Fait chier. Fait chier. Et demain il faut que je me lève pour des choses secondaires et corporatistes, des définitions précieuses de contenants vides. Je regarde la photo de mon Petit à moi, à côté de l'écran. Je me dis, je lui dis: "Tu sais, gamin, je t'aime plus que tout au monde, je donnerais ma vie pour toi et ces secondes précieuses où tu t'endors paisiblement sur mon épaule. Mais ça ne peut plus durer tel quel, il faut que ça change, il faut que je reprenne des choses en mains que jamais je n'avais réellement eu sous contrôle. Lapin, je ne t'abandonnerai jamais, mais maintenant, il faut que je me reprenne ou ça finira mal."
C'est triste et con, d'incriminer un petit garçon de même pas trois ans dans mon incapacité maladive à nouer des contacts. Le début de la fin, la fin du début. Je suis trop bourré pour savoir, à cet instant, mais cela ne m'enchante guère...
05 novembre 2007
Les petits Gervais
Voilà, Il est parti. Je l'ai amené à l'aéroport, Il a retrouvé sa grand-mère hongroise pour voler jusqu'à Budapest, retrouver son environnement familier. Et moi, je me retrouve tout seul dans mon appartement surchauffé (pour ne pas qu'il attrape froid), à replier le lit et ranger les Lego éparpillés sur le sol de la chambre. J'y trouve un bus londonien miniature, oublié. Les draps, je les empile à côté. L'oreiller, je le secoue. Je fais une chose irrationnelle: je renifle la taie. Il y a son odeur. Petite dose d'endorphines. Dans le frigo, des petits Gervais.
Trois minuscules containers aux couleurs vives. Fraise-Cerise-Framboise. Ou Abricot-Fraise-Banane. Deux fois de la fraise. J'en engloutis trois. Fruits rouges. Bizarrement, bien qu'Il me demande toujours avec un brin d'anxiété si c'est de la cerise, Il le mange sans difficultés. Rien à voir avec le yaourt aux cerises qui n'avait pas rencontré un franc succès, cet été. Je collectionne les magnets offerts avec chaque paquet. Principe stupide: deux magnets au hasard de la collection, j'ai déjà des triples et je me rends compte qu'en plus, avec mon frigo intégré, je peux toujours courir pour essayer de coller des magnets sur la façade en bois.
Dans le S-Bahn, Il s'était endormi sur mon genou. Le vieux bavarois du siège d'en face nous regardait bizarrement, je n'ai jamais pu vraiment savoir ce qu'il pouvait bien penser. Le plus dur fut de le réveiller en arrivant à l'aéroport. Je l'assied pour remettre son écharpe, Il se rendort en une seconde. Alors je le porte d'un bras et de l'autre sa petite valise, une merveille de marketing, Samsonite en forme de coccinelle, mais la poignée, les roulettes, rien n'est dimensionné pour ma taille, ni pour la sienne, simplement un injuste milieu. Alors, brinquebalant, j'attrape l'ascenseur, repousse un gros moustachu, qui bat en retraite. A la sortie de l'ascenseur, encore du chemin jusqu'au terminal 2. Je lui explique qu'Il est lourd et que sa valise est trop petite, je le repose par terre. Il fait la grève, menace de faire le cirque devant le stand Europcar. Alors je cède, encore. Tant pis pour l'élongation, m'en fous, c'est mon Fils. On retrouve sa grand-mère, une fois passée la grande porte tournante.
Aux guichets Lufthansa, on tombe sur une hôtesse blonde pas trop désagréable, qui pousse des petits cris d'exaltation en Le voyant: "Man, ist er süüüüüüüüß!". Le ü court en fut singulièrement rallongé plus d'une fois. Elle lui parle en allemand, lui ne dit rien, sourit juste, un peu. L'hôtesse enregistre ses bagages en un tour de main, sans perdre en enthousiasme pour autant, puis lui fait des petits signes de la main alors que nous nous éloignons. Je les emmène vers le portes d'embarquement, les laisse devant le contrôle. Difficile de faire des adieux, de dire au revoir normalement. Parce que ce n'est pas très normal. Parce que ça pourrait être pire. On n'a pas encore développé de rituel de départ, je ne sais pas s'il nous en faut un. J'ai le sentiment qu'il me manque quelque chose, mais je réalise en m'éloignant que c'est mon Fils et que la situation est telle qu'il me faudra m'y faire. Au moins, on aura eu une bonne semaine de vacances.
En sortant, je flânouille alentours. Alentours limités, c'est un aéroport. Je regarde le Transrapid, trouve une brochure qui m'occupera sur le chemin du retour. Le S-Bahn arrive, je me retrouve au milieu de voyageurs qui se battent pour monter dans une rame vide. Il y a de la place pour tout le monde. A Neufahrn, monte une brune, modèle local, pas désagréable, non plus. Elle enlève sa veste, démontre à qui veut un pull en laine suffisamment échancré, bafouille sur son portable puis étudie avec attention des formulaires du test écrit du permis de conduire. Ce dernier point m'amène à réaliser que soit elle fait plus que son âge, soit il faut que je me recalibre. Enfin bon, ce n'est pas comme si je voulais sortir avec les copines de mon Fils, encore heureux.
En voilà une autre, elle sort de la rame devant moi alors que je me dirige vers le bout du quai, arrivé. Plus dans mes âges. Elle va prendre le bus, moi, j'y vais à pied. Je remonte ma capuche, pas pour faire jeune ou mystérieux, juste parce que j'ai froid, soudain. Je sais ce qui va m'attendre, une fois franchi le seuil de mon appartement. Plus tard, je compense avec de la bière et de la musique de sauvages, enfin non, électronique. Je m'abrutis devant les émissions scientifiques de fin de dimanche après-midi. Hier on avait regardé "Hund Katze Maus" avec le Petit. Ça faisait une éternité que je n'avais pas regardé ça. Le centre de réhabilitation pour chevaux blessés lui a beaucoup plu, ainsi que les visites vétérinaires du Dr. Wolf, Il était impossible de le décoller du canapé.
Tiens, à propos, en parlant de canapé, si je dormais sur le canapé, ce soir? C'est l'apanage des célibataires, une forme subtile de luxe, que de pouvoir décider ainsi où s'allonger pour la nuit. Stupide, je ferais mieux de dormir, demain sera encore une grande journée, digne des annales. Non. Si. J'essayerai de me lever avec un à-priori positif sur le déroulement de ce jour, pour changer. Je vais mettre un post-it à côté du réveil, pour m'en souvenir.
02 novembre 2007
Intermède
Hier, c'était la Toussaint, comme le notait Marion dans un commentaire. Ben oui. La fête des morts. Comme je n'ai pas de morts à fêter dans mon pays adoptif (la formule est rude, mais vraie), je n'ai pas visité de tombe. Quoiqu'à côté de chez moi, il y ait un petit cimetière autour d'une petite église, de toute beauté. Pas de fascination morbide, non, juste un lopin de terre, avec des vieilles pierres et des fleurs, des arbres, une ambiance paisible. Point.
Avec la petite famille, on est plutôt allé manger un truc bavarois, bien lourd, avant que les restaurants ne soient remplis de ceux qui sortaient de la messe (bah oui, c'est comme ca, ici). Et puis on a vu l'Englisher Garten dans ses couleurs d'automne. C'est là que je me suis rendu compte que ça faisait des éternités que je n'avais été là-bas. Certes, la foule des jours fériés. Mais les couleurs de l'automne. Les photos. Les souvenirs. Je pense que la dernière fois que j'y ai été, c'était avec elle. Il y a plus d'un an. Paf. Dépression. Non pas que je la regrette, enfin si. Ce n'est plus une personne que je regrette, mais ce qu'elle représentait. C'est triste. Ça m'ennuie. Le Petit, lui, il s'en fout, il a trouvé une branche d'arbre de taille parfaite et joue au bretteur shaolin (oui, un mélange des genres). Apparemment, lui a réussi à faire la part des choses. Bon.
Changement de décor. Une place, ce soir. Des scientologues vespéraux distribuent des tracts. Apparemment, avec le Petit à la main, je ne fais plus partie de leur cœur de cible. C'est bête, c'est toujours triste de se rendre compte que l'on est plus dans le cœur de cible de quelqu'un, qui qu'il soit. Non pas que je meure d'envie de me joindre à ce groupe douteux et à l'idéologie drolatique (ouais, le coup des âmes d'extraterrestres captives...). Mais que ça fait toujours drôle de ne pas se sentir bienvenu ou intéressant. Il y a quelques années, un type que je ne connaissais pas m'avait spontanément donné un tract dans le métro pour une réunion d'information sur la dianétique (ouais, le truc sous-jacent à l'idéologie susdite). Ça ne m'intéressait pas plus alors, mais j'avais cependant tiré une maigre et fugitive satisfaction du fait que j'étais le seul dans ce wagon à qui il ait donné un tract.
Pareil, au Kaufhof, pas d'échantillon du parfum de David Beckham. Avoir un enfant à la main, ça ne doit pas faire suffisamment métrosexuel. Pourtant il en a, lui, des enfants. Avec le Petit, le seul cadeau qu'on nous a fait pour l'instant dans ce pays ravagé par l'asexualité, c'était au rayon charcuterie, une tranche de saucisse en forme de nounours. Lui, il l'a reniflée et voulait la redonner à la serveuse en disant "Non, pas bon!". J'ai escamoté ce geste, tout en m'en félicitant. Ça, c'est mon Fils à moi! Pareil, les offres d'essai de Fitness Center, c'est pas pour moi. Je ne sais pas quelle conclusion en tirer. Soit cela laisserait entendre que physiquement, je suis en parfaite et pleine forme, que ça se voit, soit je serais une loque irrécupérable. Du coup, je redoute les distributrices de tracts. Mais là où elles font moins les malines, toutes, c'est quand mon Petit à moi est fatigué et s'endort sur mon épaule, dans la rue. J'entends alors des regards féminins qui, un bref instant, me redonnent espoir, bien que j'aie autre chose à faire, en père responsable, que courir la gueuse avec un petit garçon endormi sur le bras.
Sans enfant, ben on fait aller. L'autre jour, une soirée à thème, avec les deux inhibiteurs en chef. Un petit restaurant inoffensif d'apparence, qui se révéla être un antre à belettes. Mais on était là pour manger, il ne faut pas tout mélanger. Je restai stoïque lorsque le serveur ponctua chacune de ses visites à notre table d'un contact physique malvenu à mon encontre. Je le laisse donc me caresser l'épaule lorsqu'il m'apporte mon assiette de dindon au curry, je ne fais pas d'esclandre, j'ai faim. Les choses se compliquent lorsque sa jeune collègue serveuse, beaucoup plus mon genre (c'est-à-dire féminin), ponctue elle aussi sa venue d'une caresse équivalente. Sans doute que ce n'était pas mon charme ravageur, mais plutôt une nécessité topologique, qu'en sais-je? Bref. Et elle reste à côté de notre table en souriant, nous demande en quoi elle pourrait se rendre utile. Les autres inhibiteurs font ce qu'ils font le mieux, c'est-à-dire inhibent et balayent machinalement le plafond du regard. Un bref instant une facilité me traverse l'esprit, engendrée par une promiscuité cutanée fugitive précédente. Mais non, je suis venu pour manger, moi et après il y a le Petit qui arrive, alors je lui dis qu'elle pourrait nous amener l'addition, pendant qu'elle y est. Bah elle n'en est pas revenue. 30 secondes plus tard, face à un silence gêné et son insistance interloquée, je dus admettre, à des fins diplomatiques, que c'était une blague et que ce n'était pas si pressé (mais que ça nous arrangerait quand même si elle pouvait l'amener, hein). Alors elle est rassurée et retourne vaquer alentours. Un court instant j'eus ce sentiment troublant que j'aurais peut-être gagné à me taire comme les deux autres, mais non. De toute manière, il ne faut jamais draguer la serveuse...
30 octobre 2007
Cher journal
Cher journal. Je dis "cher journal" parce que je ne t'ai jamais parlé ainsi et je pense que, depuis le temps, il faudra bien que l'on s'accorde cette familiarité minimale, à la limite du grand déballage. Je dis "cher journal" aussi parce que c'est la formule utilisée par Moretti dans son film qu'il est bien Caro Diario (disponible chez tous les bons vendeurs en ligne), dont le dévédé est d'ailleurs toujours chez M, il faudra qu'elle me le rende (je lui rendrai le sien aussi, d'ailleurs). Je dis "cher journal" parce que je t'aime bien, même si entre-temps je me rends compte que trop de personnes que je connais et que je côtoie te lisent, ce qui réduit ma liberté éditoriale, c'est bête, mais c'est comme ça. Parce que des fois, je dirais bien des choses d'un registre différent au lieu de me cantonner dans la haine vernaculaire, le mépris du capitalisme et le désespoir des familles internationales décomposées. Mais que, comme tout, c'est un jeu de masques et que l'humain n'aime pas quand on le perturbe et quand on ne lui offre pas de repères fixes bien simples. Les tiroirs, toujours les tiroirs, encore les tiroirs. Le tiroir de l'expert dans son domaine, joyeusement et vivement ouvert par le patronat. Le tiroir du mauvais chacal, ouvert avec répugnance par les collègues de travail imprudents (alors que je suis juste un coyote, mais ça, ce serait trop long à expliquer ici, d'autant que ce n'est pas un tiroir, mais une hyperbole). Le tiroir du gentil, révélé à quelques-uns (qui n'en demandaient pas tant). Et puis le tiroir que personne ne devrait ouvrir, surtout pas Pandore, parce que là, ce ne serait plus du tout (mais alors plus du tout) constructif et ce serait le bordel pour le refermer (hein, Dr. M?).
Donc, cher journal, quel est le sujet du jour? Il faudrait varier, parce que le désespoir salarié, ça commence à peser. Et puis les lamentations du père célibataire à enfant intermittent, nan, ça ne passe plus. C'est ce que je me disais hier soir alors que je balançais quelques grenades sur des brutes en buvant une bière. Je venais de coucher tout le monde, c'est à dire le Petit et ses grands-parents, de passage ici malgré la mauvais volonté d'Air France. Le Petit, lui, était arrivé vendredi dernier par la magie des familles internationales recomposées (oui, la mienne est décomposée, mais la sienne semble recomposée, enfin, pour l'instant). Donc je vidai une bière, des chargeurs et ma réserve de grenades (divers modèles) sur les brutes susdites et leurs collègues, non sans une certaine délectation, tout en pensant à autre chose. L'avantage d'être multi-tâches. Pensées qui tournaient alternativement autour de: mon Fils (ou plutôt son absence), mon travail (ou plutôt son absence) et les femmes (en général, en particulier, ou plutôt leur absence). Sans parvenir à une conclusion satisfaisante, dans aucun des domaines. Que donc je ferais mieux de ne pas m'en faire ou alors reprendre une bière, voire plusieurs, voire escalader, le bordeaux, la vodka, le bref vitres, le schnaps polonais. Mais non, j'ai préféré dormir, gros lâche, d'ailleurs ça m'a fait tout drôle de dormir sur le canapé, ça m'a rappelé des souvenirs. Finalement, il n'est pas si mal, ce canapé.
Ceci étant dit, la substance de mon intervention d'aujourd'hui ne m'est toujours pas apparue, donc je tourne autour du pot. Perspectives? Nan. Mais la perspective n'est qu'une approximation d'une point de vue bien précis. Par contre les trucs que je dirais bien mais que je me censure de les dire, eh ben je crois que je vais les mettre sur une autre page, secrète, celle-ci. Mmmm... c'est paradoxal. Parce que la réalisation et le but ultime de ces efforts, c'est trouver un public, non? Le lecteur, le public, la reconnaissance compensatrice du peu d'amour-propre, la drogue subtile et fragile, les montagnes russes. Alors comment dire? Comment dire que je ferais bien des choses auxquelles je ne crois pas, juste par désœuvrement et ennui. Que je ne suis pas catholique, que donc cela ne devrait pas me tarabuster, mais que quand même, cela me pose des problèmes éthiques. Je suis con, d'avoir un éthique, d'ailleurs, c'est complètement superflu, de nos jours. Faire état de mes doléances sur une page ouaibe spécialisée? Ça manque de style. Reste la fiction, puisée dans le hasard incessant de la vie quotidienne. Soyons fous, allez, je balance.
f(x), tu es une fonction inutile, ne contiens que du vent et des fausses promesses. Ta projection dans l'espace du professionnalisme peut certes faire illusion un instant, surtout auprès de mathématiciens débutants, mais non, tes valeurs propres ne sont pas les miennes. Je te méprise.- g(x), tu es jolie, un peu superflue. Restons-en là. Ta projection dans le plan de l'esthétisme est très acceptable, mais je suis au moins tridimensionnel.
- h(x), tu es jolie aussi (moi, je trouve, d'autres ne sont pas de cet avis, les cons), un peu plus subtile, beaucoup plus dimensionnelle. Je coucherais bien avec toi, parce que Beigbeder a dit (en substance), que si une histoire de cul peut aboutir sur une histoire d'amour, le contraire est faux. Alors autant mettre toutes les chances de notre côté.
- i(x), tu es trop fictive pour être vraie. Je t'ignore.
- j(x), tu m'énerves, prends la tangente avant l'asymptote, que l'on ne soit jamais sécants, sinon il serait possible que nous atteignions un point de rebroussement. Méchant, le point de rebroussement.
- k(x), plus rien à dire. On se connaît trop, je pense, pour devoir développer plus. Quoique, apparemment, l'on ne soit jamais au bout de ses surprises.
- l(x), si tu n'étais pas mariée...
- m(x), nous, on a un avenir. Je ne sais pas à quoi il ressemblera, note. Mais il aura lieu.
Jeu: retrouvez les personnes concernées dans les extraits ci-dessus. Conclusion: voilà ce qui se passe lorsqu'on laisse la barre à un ingénieur désoeuvré, il devient nostalgique de choses absconses pour le commun des mortels et passe pour un blaireau. Alors on laisse tomber, allez. Je retourne jouer avec Martine, tiens.
26 octobre 2007
La perfection de l'approximation statistique
Dans le cadre de mes nombreuses journées chômées, il arrive que j'aie le loisir de m'intéresser à l'actualité du monde ou de lire des choses intéressantes, parfois même très intéressantes, sur les sujets les plus divers. Car l'errance salariée ne saurait rimer avec la désagrégation intellectuelle. Je me cultive, donc, autant que faire se peut, dans la mesure de mes maigres et modestes moyens. Wikipedia de long en large, le Monde, Yahoo! actualités, les sites de techno-freaks à la recherche du dernier gadget absolu et le Post. Le Post, qui, dans sa forme encore un peu ingrate, recèle néanmoins quelques trésors, des choses pas bêtes, pas drôles parfois, sérieuses, inquiétantes, délirantes, aussi.
J'y trouvai donc quelques article courts, quelques paragraphes, sur un bon sujet, sur LE sujet: les hommes, les femmes et ce qu'ils font entre eux, de l'incommunicabilité basique aux attentes cybernétiques. Je m'explique, j'expose. Il n'échappera pas à certains que les hommes et les femmes ont d'énormes problèmes de communication. Des fois, ils y arrivent. Des fois, ça marche, avant qu'elle ne retourne à Budapest avec le fruit de vos entrailles. Mais ça, c'est une autre histoire. Le problème, c'est la banalisation de la perfection, dans les médias, dans l'air, partout. Et la communication de fausses images.
L'allemand, créature frustre que je connais bien, par exemple, avant même de s'engager dans le domaine des relations privées, passe son temps dans la recherche d'une perfection financière. Alors il compare, résilie, contracte à nouveau, change, volage, d'un fournisseur à l'autre. Et ce pour: toutes formes d'assurances (vie ou auto), banques, abonnement téléphonique (fixe ou mobile), flatrate internet, télé (cable ou satellite), etc. Entre temps, fin de l'année oblige, les pubs télévisées se sont changées en une navrante succession d'appels au changement d'abonnement, sous couvert d'économies futures. Economisez! Le leitmotiv de la société allemande. Leur maladie, leur perversion. Comparez, pensez à vos sous. L'étranger au sein de ce Maelström maniaque, n'a d'autre solution que de lâcher prise. Je me refuse à changer mon abonnement internet, parce que ce serait rentrer dans leur jeu. D'accord, ça ne va pas super vite, mais ça marche et comme je ne joue pas à WoW, le lag, moi, ça me laisse froid. Très froid. Glacial. Et quand ma banque m'appelle (ou plutôt ma plantureuse conseillère financière, Pamela, qui me laisse froid, elle aussi) pour me demander si je ne voudrais quand même pas indexer mon épargne retraite sur le cours d'un fonds de pension sino-japonais, je lui dis que merci, mais je changerai de conditions bancaires quand je quitterai le pays.
L'allemand, disais-je, s'essouffle à la recherche effrénée et quelque peu vaine (de mon regard étranger) d'une perfection financière, transcrite dans les faits par des économies d'en moyenne 15€ par an. Ce qu'il fait de ces 15€, c'est une bonne question. Achète-t-il des Playmobil pour sa fille ou un nouveau chamois pour lisser son capot de voiture? Les laisse-t-il dormir dans la quiétude chaleureuse de son matelas-tirelire?
Représentatif de cette tendance est aussi le succès incontesté d'eBay, ou le dépotoir renchéri de toutes les cochonneries dont les gens ne veulent plus, avec l'espoir d'en tirer néanmoins quelques modestes sous, autant que faire se peut. Très populaire, ici. Mais quand on fait dans le populisme cybernétique, on peut aller beaucoup plus loin. eBay, c'est la promesse d'une richesse facile avec le pull angora rouge pétant de Tata Simone obtenu à Noël et qui malheureusement, ne passe pas avec votre collection de cravates en soie florentine. eBay, à regarder la pub, on se demande s'ils sont contents d'avoir gagné le droit d'acheter des cochonneries ou se débarrasser des leurs. Mais ce ne sont que des objets. Qu'en serait-il de choses beaucoup plus personnelles? Tout se vend, sur internet. La promesse d'un argent facile, une vie meilleure et l'Amour, ah, l'Amour...
L'épanouissement cybernétique se poursuit avec les offres d'emploi en ligne. A en croire la brochure, il me suffit de rentrer quelques informations personnelles et hop! plein d'entreprises fascinantes vont me contacter de suite et me proposer une vie salariée riche et variée, pleine de gens souriants avec des cravates et de businesswomen accortes en tailleur (à peu près comme ça). L'équivalent des sites de online-dating, qui promettent la blonde fantasmatique standard, poussée dans l'inconscient collectif par la toute-puissante imagerie hollywoodienne. Le revers de la médaille (il semblerait d'ailleurs que cette médaille n'ait qu'un côté, un objet mathématique fascinant), c'est qu'en général, on se retrouve confronté par la suite, soit dans un cas à des MSTs, soit dans l'autre à des prestataires de service (autrement appelées, parfois par abus, "consulting"). D'accord, j'exagère. Un peu. Car il n'y a pas de différence flagrante entre les deux types d'offres. La technique sous-jacente est identique, il faut juste changer les noms de quelques champs dans le formulaire.
Après, que reste-t-il? La savoureuse soupe du hasard, mâtinée de statistique. Les personnalités digitalisées (donc imprécises, mais est-ce bien la peine de le préciser?) passent au travers de filtres pseudo-mathématiques mâchouilleurs, développés par de grands penseurs méconnus qui ne nous veulent que du bien. Du stochastique masqué pour la populace, de l'élixir miracle bradé. C'est moderne et digital, donc précis. Et cela ne peut pas tromper. C'est vrai, j'ai accès au monde entier, de mon petit recoin. Et juste parce que le choix est artificiellement plus large (mais aussi moins réaliste), il doit recéler, obligatoirement, la perfection. Le travail dont j'ai toujours rêvé, la femme de mes rêves, le travail de ma vie, la femme de ma vie. Celle qui sera tellement parfaite que je passerai mes journées à respirer ses cheveux en lui caressant le dos et l'on vieillira heureux, sans s'en rendre compte, sans hémorroïdes ni flatulences, sans cancer ni herpès, au pays des Bisounours. Et mon travail sera tellement parfait que jamais plus je ne me poserai la question d'évoluer dans une carrière, non, confortable sur mon siège de direction en cuir à roulettes et dossier à soutien lombaire, sans déceptions ni frustrations, sans grèves ni problèmes de motivation, là où il fait chaud.
Les cryptographistes vous le diront, lorsque hash(Alice)=hash(Bob): 1) ça arrive très rarement et 2) ça ne prouve pas que Alice=Bob sur le champ vectoriel choisi (ce qui est une restriction supplémentaire). Tout ça, c'est de l'approximation, de la poudre aux yeux pixelisée. Mais ça marche. Un marché extraordinairement porteur. Tellement obnubilé par cette perfection vendue comme accessible, immédiatement palpable, on en oublie le reste, l'actuel, les alentours. Quand Brad Pitt est partout, Roger Lepetit déprime. Mais Brad est-il si formidable? Sa projection dans le champ de l'esthétique, sans doute. Le reste? Et Scarlett Johansson, est-elle si formidable? Elle aussi a une projection agréable dans le champ susdit. Le reste? Celle-la qui te regarde maintenant, tu la connais un peu, de loin. Elle a des yeux magnifiques. Elle prend souvent ce métro. Mais elle est mal habillée. Pas de problème, je trouverai sûrement le même profil avec un meilleur goût vestimentaire sur soyonsheureux.com, pourquoi me fatiguer ou prendre le risque de lui parler? La civilisation de la communication et de la perfection assurée aboutit sur une incommunicabilité cent fois plus marquée et la solitude cybernétique comme zone de repli, cocon chaud et rassurant. Mortel.
A supposer que le temps arrive de la fin de la solitude ou d'une satisfaction temporaire, en couple ou au travail, viendra aussi celui des compromis. Redoutés, les compromis. Parce que je suis un individu libre et fier, un guerrier indomptable, qui fait ce qu'il veut. Se retrouvera tout seul éventuellement, ce n'est pas ça qui lui fera peur. Parce qu'il en a déjà trop faits, des compromis. Le concept de compromis est lourdement mis à mal par cette omniprésence de la perfection et donc l'absence de sa nécessité (du compromis). Le compromis est normal, il faut l'accepter. Parce que quelque part dans mon ADN, il y a sûrement un bit qui dit que je tendrais à prendre du poids à certains endroits à partir d'un certain âge. Parce que quelque part dans son ADN à elle, il n'y a rien de mauvais, elle est juste insupportable, parfois, mais ça, c'est toi qui le dis, tu l'aimes et ton cœur fond toujours et encore quand tu rentres du travail et que tu la vois. Tu te sens con et adolescent, mais là, rien à faire, c'est un autre sujet. Le compromis en devient presque une action révolutionnaire, citoyenne, face à l'insistance de mauvais aloi du clan de la perfection digitale.
Etre digital, au demeurant, ce n'est pas si grave. Après tout, il n'y a aucun mal à dire au monde entier que tu la trouves fascinante et que tu penses à elle tout le temps, que tu en chanterais des chansons, ferais des films, chanterais des poèmes, apprendrais le monocycle funambule pour l'épater. En espérant que son regard si soyeux se poserait sur ta bafouille en Arial corps 12, là, un instant, juste, et qu'elle te sourirait. Ça, ce n'est rien de nouveau, ça ne changera jamais et c'est très bien comme ça.

