Divers & variés

... ou la vie à l'extérieur de là où l'on devrait être...

30 octobre 2007

Cher journal

Cher journal. Je dis "cher journal" parce que je ne t'ai jamais parlé ainsi et je pense que, depuis le temps, il faudra bien que l'on s'accorde cette familiarité minimale, à la limite du grand déballage. Je dis "cher journal" aussi parce que c'est la formule utilisée par Moretti dans son film qu'il est bien Caro Diario (disponible chez tous les bons vendeurs en ligne), dont le dévédé est d'ailleurs toujours chez M, il faudra qu'elle me le rende (je lui rendrai le sien aussi, d'ailleurs). Je dis "cher journal" parce que je t'aime bien, même si entre-temps je me rends compte que trop de personnes que je connais et que je côtoie te lisent, ce qui réduit ma liberté éditoriale, c'est bête, mais c'est comme ça. Parce que des fois, je dirais bien des choses d'un registre différent au lieu de me cantonner dans la haine vernaculaire, le mépris du capitalisme et le désespoir des familles internationales décomposées. Mais que, comme tout, c'est un jeu de masques et que l'humain n'aime pas quand on le perturbe et quand on ne lui offre pas de repères fixes bien simples. Les tiroirs, toujours les tiroirs, encore les tiroirs. Le tiroir de l'expert dans son domaine, joyeusement et vivement ouvert par le patronat. Le tiroir du mauvais chacal, ouvert avec répugnance par les collègues de travail imprudents (alors que je suis juste un coyote, mais ça, ce serait trop long à expliquer ici, d'autant que ce n'est pas un tiroir, mais une hyperbole). Le tiroir du gentil, révélé à quelques-uns (qui n'en demandaient pas tant). Et puis le tiroir que personne ne devrait ouvrir, surtout pas Pandore, parce que là, ce ne serait plus du tout (mais alors plus du tout) constructif et ce serait le bordel pour le refermer (hein, Dr. M?).

Donc, cher journal, quel est le sujet du jour? Il faudrait varier, parce que le désespoir salarié, ça commence à peser. Et puis les lamentations du père célibataire à enfant intermittent, nan, ça ne passe plus. C'est ce que je me disais hier soir alors que je balançais quelques grenades sur des brutes en buvant une bière. Je venais de coucher tout le monde, c'est à dire le Petit et ses grands-parents, de passage ici malgré la mauvais volonté d'Air France. Le Petit, lui, était arrivé vendredi dernier par la magie des familles internationales recomposées (oui, la mienne est décomposée, mais la sienne semble recomposée, enfin, pour l'instant). Donc je vidai une bière, des chargeurs et ma réserve de grenades (divers modèles) sur les brutes susdites et leurs collègues, non sans une certaine délectation, tout en pensant à autre chose. L'avantage d'être multi-tâches. Pensées qui tournaient alternativement autour de: mon Fils (ou plutôt son absence), mon travail (ou plutôt son absence) et les femmes (en général, en particulier, ou plutôt leur absence). Sans parvenir à une conclusion satisfaisante, dans aucun des domaines. Que donc je ferais mieux de ne pas m'en faire ou alors reprendre une bière, voire plusieurs, voire escalader, le bordeaux, la vodka, le bref vitres, le schnaps polonais. Mais non, j'ai préféré dormir, gros lâche, d'ailleurs ça m'a fait tout drôle de dormir sur le canapé, ça m'a rappelé des souvenirs. Finalement, il n'est pas si mal, ce canapé.

Ceci étant dit, la substance de mon intervention d'aujourd'hui ne m'est toujours pas apparue, donc je tourne autour du pot. Perspectives? Nan. Mais la perspective n'est qu'une approximation d'une point de vue bien précis. Par contre les trucs que je dirais bien mais que je me censure de les dire, eh ben je crois que je vais les mettre sur une autre page, secrète, celle-ci. Mmmm... c'est paradoxal. Parce que la réalisation et le but ultime de ces efforts, c'est trouver un public, non? Le lecteur, le public, la reconnaissance compensatrice du peu d'amour-propre, la drogue subtile et fragile, les montagnes russes. Alors comment dire? Comment dire que je ferais bien des choses auxquelles je ne crois pas, juste par désœuvrement et ennui. Que je ne suis pas catholique, que donc cela ne devrait pas me tarabuster, mais que quand même, cela me pose des problèmes éthiques. Je suis con, d'avoir un éthique, d'ailleurs, c'est complètement superflu, de nos jours. Faire état de mes doléances sur une page ouaibe spécialisée? Ça manque de style. Reste la fiction, puisée dans le hasard incessant de la vie quotidienne. Soyons fous, allez, je balance.

  • m_psyf(x), tu es une fonction inutile, ne contiens que du vent et des fausses promesses. Ta projection dans l'espace du professionnalisme peut certes faire illusion un instant, surtout auprès de mathématiciens débutants, mais non, tes valeurs propres ne sont pas les miennes. Je te méprise.
  • g(x), tu es jolie, un peu superflue. Restons-en là. Ta projection dans le plan de l'esthétisme est très acceptable, mais je suis au moins tridimensionnel.
  • h(x), tu es jolie aussi (moi, je trouve, d'autres ne sont pas de cet avis, les cons), un peu plus subtile, beaucoup plus dimensionnelle. Je coucherais bien avec toi, parce que Beigbeder a dit (en substance), que si une histoire de cul peut aboutir sur une histoire d'amour, le contraire est faux. Alors autant mettre toutes les chances de notre côté.
  • i(x), tu es trop fictive pour être vraie. Je t'ignore.
  • j(x), tu m'énerves, prends la tangente avant l'asymptote, que l'on ne soit jamais sécants, sinon il serait possible que nous atteignions un point de rebroussement. Méchant, le point de rebroussement.
  • k(x), plus rien à dire. On se connaît trop, je pense, pour devoir développer plus. Quoique, apparemment, l'on ne soit jamais au bout de ses surprises.
  • l(x), si tu n'étais pas mariée...
  • m(x), nous, on a un avenir. Je ne sais pas à quoi il ressemblera, note. Mais il aura lieu.

Jeu: retrouvez les personnes concernées dans les extraits ci-dessus. Conclusion: voilà ce qui se passe lorsqu'on laisse la barre à un ingénieur désoeuvré, il devient nostalgique de choses absconses pour le commun des mortels et passe pour un blaireau. Alors on laisse tomber, allez. Je retourne jouer avec Martine, tiens.

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29 octobre 2007

Le lundi au soleil

Il y a des lundis comme ça, je fais des efforts, vraiment, si, si, je vous assure. Mais rien n'y fait. Je suis submergé par une vague pernicieuse de misanthropie et de frustration mêlées. Je crois que je ne suis pas fait pour vivre en société, enfin, dans celle-ci tout du moins. L'agitation vaine des managers tels des poissons sans eau, leurs efforts désespérés et leurs yeux globuleux, tout ça, ça me les brise menu (si vous me passez l'expression). Je devrais graver un calendrier de captivité sur ce mur, avec un objet contondant, une arrache-agrafes, par exemple. Mais non, j'ai un bureau (temporaire), un Blackberry, un laptop et des dossiers, que demande le peuple?

Lion_cageDu travail, du vrai, pas des bribes de morceaux, pas pondre un paragraphe en toute urgence pour ensuite ne plus jamais en entendre parler, pas aller faire le beau chez un possible client pour ensuite s'entendre dire: "Ah oui, lui. Il te trouvait bien, mais trop cher". Pas devoir écouter des corporate constructeurs qui m'envoient un e-mail vendredi soir pour m'expliquer que mon dernier document, je devrais le mettre dans un autre dossier avec un autre mot-clé sur l'intranet, parce que ce serait drôlement mieux, d'ailleurs lui (le corporate constructeur), il a créé cette arborescence (vide jusqu'à présent) exprès. Pas devoir entendre les boulets de la salle d'à-côté qui discutent mes documents sans savoir que c'est moi qui les ai faits et demandent tout haut: "à qui on peut demander des explications?" aux autres "gradés" qui ne savent que leur répondre, alors que mon nom est dessus (comme le Port-Salut).

Pas devoir écouter la ressource humaine qui veut m'inviter à tous les workshops, séminaires, formations possibles et imaginables et prend son air vexé quand je lui dis que non, ça ne m'intéresse pas, mais alors pas du tout et que je suis assez grand pour décider où j'irais. Pas devoir affronter hebdomadairement la Transparence et ses mignons, poulets sans tête télécommandés. Pas devoir entendre les allusions sur le fait que c'est dommage que je sois fixé à Munich, il y aurait un projet tellement intéressant pour moi alentours, à Troudun, Rotten-Burg ou Günther-les-bains (rayer les mentions inutiles), localités tellement vivantes et fascinantes que même Google Maps se contente d'afficher quelques pixels blancs au milieu d'une tache verdâtre floue. Pas devoir entendre les petits nouveaux qui dégoulinent de motivation visqueuse et essayent de m'entraîner dans leur spirale positive, sans comprendre les doubles sens et ressortent leur litanie monotone sur la motivation et le devoir de proactivité.

Il y a des lundis comme ça, j'attends l'heure du déjeuner en espérant une illumination, quelque chose de beau, quelque chose de vrai. Mais non, et je me retrouve à bouffer des rognons au resto du coin avec des allemands qui discutent leurs économies du week-end. Je sens que je vais devenir antisocial.

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26 octobre 2007

La perfection de l'approximation statistique

Dans le cadre de mes nombreuses journées chômées, il arrive que j'aie le loisir de m'intéresser à l'actualité du monde ou de lire des choses intéressantes, parfois même très intéressantes, sur les sujets les plus divers. Car l'errance salariée ne saurait rimer avec la désagrégation intellectuelle. Je me cultive, donc, autant que faire se peut, dans la mesure de mes maigres et modestes moyens. Wikipedia de long en large, le Monde, Yahoo! actualités, les sites de techno-freaks à la recherche du dernier gadget absolu et le Post. Le Post, qui, dans sa forme encore un peu ingrate, recèle néanmoins quelques trésors, des choses pas bêtes, pas drôles parfois, sérieuses, inquiétantes, délirantes, aussi.

J'y trouvai donc quelques article courts, quelques paragraphes, sur un bon sujet, sur LE sujet: les hommes, les femmes et ce qu'ils font entre eux, de l'incommunicabilité basique aux attentes cybernétiques. Je m'explique, j'expose. Il n'échappera pas à certains que les hommes et les femmes ont d'énormes problèmes de communication. Des fois, ils y arrivent. Des fois, ça marche, avant qu'elle ne retourne à Budapest avec le fruit de vos entrailles. Mais ça, c'est une autre histoire. Le problème, c'est la banalisation de la perfection, dans les médias, dans l'air, partout. Et la communication de fausses images.

L'allemand, créature frustre que je connais bien, par exemple, avant même de s'engager dans le domaine des relations privées, passe son temps dans la recherche d'une perfection financière. Alors il compare, résilie, contracte à nouveau, change, volage, d'un fournisseur à l'autre. Et ce pour: toutes formes d'assurances (vie ou auto), banques, abonnement téléphonique (fixe ou mobile), flatrate internet, télé (cable ou satellite), etc. Entre temps, fin de l'année oblige, les pubs télévisées se sont changées en une navrante succession d'appels au changement d'abonnement, sous couvert d'économies futures. Economisez! Le leitmotiv de la société allemande. Leur maladie, leur perversion. Comparez, pensez à vos sous. L'étranger au sein de ce Maelström maniaque, n'a d'autre solution que de lâcher prise. Je me refuse à changer mon abonnement internet, parce que ce serait rentrer dans leur jeu. D'accord, ça ne va pas super vite, mais ça marche et comme je ne joue pas à WoW, le lag, moi, ça me laisse froid. Très froid. Glacial. Et quand ma banque m'appelle (ou plutôt ma plantureuse conseillère financière, Pamela, qui me laisse froid, elle aussi) pour me demander si je ne voudrais quand même pas indexer mon épargne retraite sur le cours d'un fonds de pension sino-japonais, je lui dis que merci, mais je changerai de conditions bancaires quand je quitterai le pays.

L'allemand, disais-je, s'essouffle à la recherche effrénée et quelque peu vaine (de mon regard étranger) d'une perfection financière, transcrite dans les faits par des économies d'en moyenne 15€ par an. Ce qu'il fait de ces 15€, c'est une bonne question. Achète-t-il des Playmobil pour sa fille ou un nouveau chamois pour lisser son capot de voiture? Les laisse-t-il dormir dans la quiétude chaleureuse de son matelas-tirelire?

Représentatif de cette tendance est aussi le succès incontesté d'eBay, ou le dépotoir renchéri de toutes les cochonneries dont les gens ne veulent plus, avec l'espoir d'en tirer néanmoins quelques modestes sous, autant que faire se peut. Très populaire, ici. Mais quand on fait dans le populisme cybernétique, on peut aller beaucoup plus loin. eBay, c'est la promesse d'une richesse facile avec le pull angora rouge pétant de Tata Simone obtenu à Noël et qui malheureusement, ne passe pas avec votre collection de cravates en soie florentine. eBay, à regarder la pub, on se demande s'ils sont contents d'avoir gagné le droit d'acheter des cochonneries ou se débarrasser des leurs. Mais ce ne sont que des objets. Qu'en serait-il de choses beaucoup plus personnelles? Tout se vend, sur internet. La promesse d'un argent facile, une vie meilleure et l'Amour, ah, l'Amour...

L'épanouissement cybernétique se poursuit avec les offres d'emploi en ligne. A en croire la brochure, il me suffit de rentrer quelques informations personnelles et hop! plein d'entreprises fascinantes vont me contacter de suite et me proposer une vie salariée riche et variée, pleine de gens souriants avec des cravates et de businesswomen accortes en tailleur (à peu près comme ça). L'équivalent des sites de online-dating, qui promettent la blonde fantasmatique standard, poussée dans l'inconscient collectif par la toute-puissante imagerie hollywoodienne. Le revers de la médaille (il semblerait d'ailleurs que cette médaille n'ait qu'un côté, un objet mathématique fascinant), c'est qu'en général, on se retrouve confronté par la suite, soit dans un cas à des MSTs, soit dans l'autre à des prestataires de service (autrement appelées, parfois par abus, "consulting"). D'accord, j'exagère. Un peu. Car il n'y a pas de différence flagrante entre les deux types d'offres. La technique sous-jacente est identique, il faut juste changer les noms de quelques champs dans le formulaire.

treeAprès, que reste-t-il? La savoureuse soupe du hasard, mâtinée de statistique. Les personnalités digitalisées (donc imprécises, mais est-ce bien la peine de le préciser?) passent au travers de filtres pseudo-mathématiques mâchouilleurs, développés par de grands penseurs méconnus qui ne nous veulent que du bien. Du stochastique masqué pour la populace, de l'élixir miracle bradé. C'est moderne et digital, donc précis. Et cela ne peut pas tromper. C'est vrai, j'ai accès au monde entier, de mon petit recoin. Et juste parce que le choix est artificiellement plus large (mais aussi moins réaliste), il doit recéler, obligatoirement, la perfection. Le travail dont j'ai toujours rêvé, la femme de mes rêves, le travail de ma vie, la femme de ma vie. Celle qui sera tellement parfaite que je passerai mes journées à respirer ses cheveux en lui caressant le dos et l'on vieillira heureux, sans s'en rendre compte, sans hémorroïdes ni flatulences, sans cancer ni herpès, au pays des Bisounours. Et mon travail sera tellement parfait que jamais plus je ne me poserai la question d'évoluer dans une carrière, non, confortable sur mon siège de direction en cuir à roulettes et dossier à soutien lombaire, sans déceptions ni frustrations, sans grèves ni problèmes de motivation, là où il fait chaud.

Les cryptographistes vous le diront, lorsque hash(Alice)=hash(Bob): 1) ça arrive très rarement et 2) ça ne prouve pas que Alice=Bob sur le champ vectoriel choisi (ce qui est une restriction supplémentaire). Tout ça, c'est de l'approximation, de la poudre aux yeux pixelisée. Mais ça marche. Un marché extraordinairement porteur. Tellement obnubilé par cette perfection vendue comme accessible, immédiatement palpable, on en oublie le reste, l'actuel, les alentours. Quand Brad Pitt est partout, Roger Lepetit déprime. Mais Brad est-il si formidable? Sa projection dans le champ de l'esthétique, sans doute. Le reste? Et Scarlett Johansson, est-elle si formidable? Elle aussi a une projection agréable dans le champ susdit. Le reste? Celle-la qui te regarde maintenant, tu la connais un peu, de loin. Elle a des yeux magnifiques. Elle prend souvent ce métro. Mais elle est mal habillée. Pas de problème, je trouverai sûrement le même profil avec un meilleur goût vestimentaire sur soyonsheureux.com, pourquoi me fatiguer ou prendre le risque de lui parler? La civilisation de la communication et de la perfection assurée aboutit sur une incommunicabilité cent fois plus marquée et la solitude cybernétique comme zone de repli, cocon chaud et rassurant. Mortel.

A supposer que le temps arrive de la fin de la solitude ou d'une satisfaction temporaire, en couple ou au travail, viendra aussi celui des compromis. Redoutés, les compromis. Parce que je suis un individu libre et fier, un guerrier indomptable, qui fait ce qu'il veut. Se retrouvera tout seul éventuellement, ce n'est pas ça qui lui fera peur. Parce qu'il en a déjà trop faits, des compromis. Le concept de compromis est lourdement mis à mal par cette omniprésence de la perfection et donc l'absence de sa nécessité (du compromis). Le compromis est normal, il faut l'accepter. Parce que quelque part dans mon ADN, il y a sûrement un bit qui dit que je tendrais à prendre du poids à certains endroits à partir d'un certain âge. Parce que quelque part dans son ADN à elle, il n'y a rien de mauvais, elle est juste insupportable, parfois, mais ça, c'est toi qui le dis, tu l'aimes et ton cœur fond toujours et encore quand tu rentres du travail et que tu la vois. Tu te sens con et adolescent, mais là, rien à faire, c'est un autre sujet. Le compromis en devient presque une action révolutionnaire, citoyenne, face à l'insistance de mauvais aloi du clan de la perfection digitale.

Etre digital, au demeurant, ce n'est pas si grave. Après tout, il n'y a aucun mal à dire au monde entier que tu la trouves fascinante et que tu penses à elle tout le temps, que tu en chanterais des chansons, ferais des films, chanterais des poèmes, apprendrais le monocycle funambule pour l'épater. En espérant que son regard si soyeux se poserait sur ta bafouille en Arial corps 12, là, un instant, juste, et qu'elle te sourirait. Ça, ce n'est rien de nouveau, ça ne changera jamais et c'est très bien comme ça.

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25 octobre 2007

Quatre-vingt sept

Titre trompeur, rien à voir. Le temps s'étire, moins qu'avant, la fin de la journée, les sanglots lents, les pavés de la place et la fontaine qu'ils vont recouvrir pour l'hiver. Mon investissement de l'année, c'est sans conteste ce laptop, fidèle et portable. J'en aurai écrites, des conneries, sur ce clavier. Un clavier allemand, je me suis habitué, fini l'AZERTY, il ne me manque que la cédille et le i avec des trémas, je les rattrape avec le correcteur orthographique. Un petit écran lumineux, partenaire de nuits blanches ou de paresses canapées (non, pas de contrepèterie), de longs voyages et de bureaux immuables. Un hymne à l'attente. J'écris que j'attends, en fait, je me le cache, je me l'avoue, je figure-de-style l'évidence. J'attends quoi? Si je le savais. De l'attente comme activité principale et incompressible. De l'attente qui a quelque chose de tellement plus fascinant au crépuscule. De l'attente comme philosophie.

_red_lightNon, tu sombres trop dans ton trip, sors-toi de cette spirale dérélictueuse et prends-toi en mains. Regarde le côté positif, emplis-toi de positif, déborde de positif, fourres-toi-en jusque-là. Prends le positif dans les gens, dans la musique, dans le gasoil et les journaux populistes. Je sors pour aller chercher mon quatre-heure tardif, je flâne dans l'ombre qui s'étend et les gens très occupés qui passent, vite, avec des attachés-cases ou des sacs à mains modèle militaire. La boulangère, enfin, celle qui allume le four, téléphone, me sert d'une main, poliment. Je prends ce qu'il y a, je dois admettre que j'ai développé une faiblesse coupable pour les croissants au marzipan (la pâte d'amandes, quoi). La place s'assombrit, lentement, le trafic du soir s'exténue aux feux. Ils n'ont pas encore sorti les décorations de Noël. Cela ne saurait tarder. Et pendant trois semaines, ça sentira la vinasse chaude et la friture aux coins de rues. On pourra, à prix d'or, acheter des petites cochonneries cadeaux en bois sculpté ou des bougies larges et courtes, aux motifs non païens. Je reprends l'ascenseur, je suis paresseux. L'euphorie s'étendra aux bâtiments, à l'intérieur des magasins. Et l'on vendra des sapins écourtés aux coins opposés des mêmes rues.

Le pied pour sapin en fonte est resté à la cave, elle ne l'a pas emmené à Budapest. C'est bête, parce que moi, je n'en ai pas vraiment usage. Je pourrais le reconvertir en quelque chose d'utile. Non, apparemment, le concept d'objet utile a déserté mon appartement en même temps. Il ne reste que du quotidien, du procédural. Du fonctionnel. On se croirait dans un bureau, ce bureau. Du fonctionnel poli, vernissé, même le câble suit la rainure. Et la moquette: un chef-d'œuvre de fonctionnalité. Si le Big Lebowski avait pris ça, il n'y aurait pas eu d'histoire. Allez, soyons fous, je regarde par la fenêtre. J'aime bien regarder par la fenêtre. C'est mon côté grabataire. Durant la journée, j'ai développé un système, je fais comme si je vérifiais les radiateurs, pensivement. Maintenant, ils sont chauds, c'est moins drôle. Inouï le nombre de camions qui passent, ce soir. De l'autre côté, il y a un autre immeuble de bureaux. Je suis bête, je n'ai jamais pensé à faire ce que tous ceux qui ont des bureaux dans un immeuble en face d'un autre immeuble où il y a des bureaux font. Regarder dans les bureaux, quoi. Mais je n'ai pas de jumelles et je suis tout myope à force d'avoir un écran aussi petit.

Non, ne critique pas mon laptop, il est très bien. C'est-à-dire... juste un peu de speckle. Ah oui? Alors regarde la définition de speckle de plus près, au lieu de faire la maline. Et apprend qu'en français, on dit tavelures, au lieu d'un anglicisme de bas étage qui ne parle à personne. Et que pour avoir du speckle, comme tu dis, il faut un faisceau de lumière cohérente spatialement! Tu en as vu, de la lumière cohérente spatialement, dans ce bureau, hein, dis? Non mais! Bon d'accord, ça partait d'un bon sentiment. Non, je ne m'énerve pas, j'explique. Oui, je sais. Non, mais je... Oui, d'accord, mais... Ah non, je n'avais pas vu ça comme ça. Bon. Euh... t'es fâchée?

Bref, si mon séjour ici devait perdurer, je requérais de mon management Haimé (avec un grand H) une paire de jumelles. Je dirai que c'est pour la veille technologique. En plus, double emploi: avec ces jumelles, on peut certes regarder les bureaux d'en face (somme toute assez peu fascinants). Mais on peut aussi observer les gens à l'arrêt du tram (beaucoup plus intéressant). Enfin je dis ça, hein, ce n'est pas que je sois un habitué de ce genre de pratiques, hein, c'était purement rhétorique. Comme mon boulot, pour l'instant. Un instant lui aussi rhétorique, car assez allongé. Alors je cherche à me diversifier.

Il est tard, j'attends ici, attelé à un clavier, une apparition féminine tardive et improbable. Je dérive, je délire. Mais jusqu'ici, tout va bien. La preuve, je vais reprendre de l'eau. Et comme dehors il fait noir, maintenant, je fixe les points rouges, ignore ma réflexion dans la fenêtre. Quatre-vingt sept. Bientôt cent. Le nombre de messages que j'ai postés sur ce blog. Si j'y croyais, j'en ferais presque un appel interjectif à une divinité quelconque.

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Conte de la jungle (Chap. VI)

Au point d'eau, on se retrouve, au point d'eau, on discute. C'est très enrichissant. Grand coyote le savait et redoutait l'arrivée des retardataires, qui ne manquerait pas d'abaisser le niveau d'une discussion déjà intellectuellement peu éprouvante (ou si, dépend de quel point de vue). Il ne s'était pas trompé. Girafe raide s'installa d'un côté de la mare, pangolin transparent de l'autre. Ils échangèrent un regard vide et se penchèrent pour s'abreuver.

giraffeGrand coyote ne put s'empêcher de penser à quel point la sécurité relative de leur communauté avait pu réduire leurs réflexes de sécurité à néant. En temps normaux, ils resteraient sur le qui-vive, s'abreuveraient brièvement, anxieusement, en jetant des regards vers l'arrière, les fourrés. En temps normaux, un semblant d'organisation dicterait qu'un guetteur, d'un point surélevé, observe les alentours. En temps normaux, une paranoïa de survivants leur ferait vérifier la mare à deux fois, de peur qu'un danger ne les y guette. Grand coyote se prit à rêver, un instant, qu'un crocodile surgisse soudainement de l'eau trouble, saisisse girafe raide par le museau et l'entraîne dans sa danse de la mort sous-marine. Mais cela faisait bien longtemps qu'il n'avait vu un crocodile et cela faisait trop longtemps que le spectacle quotidien de la raideur le navrait.

Pangolin transparent restait discret, puis se risqua à lancer un sujet quelconque. Pendant ce temps, belette stylée s'esclaffait, en face de lui, discutant avec l'un ou l'autre des convives, délaissant son déjeuner. Grand coyote se demanda encore une fois s'il était le seul vrai carnivore, dans ce groupe. Il les regardait, comme au ralenti, les grognements baissaient en fréquence, une voix-off commentait. La sienne. Une légère brume. Ah oui, la brume. L'hiver. Les coyotes n'hibernent pas. Et les bananes, en hiver, sont beaucoup plus sensibles et difficiles à récolter. L'écosystème. N'oublie pas l'écosystème.

Les coyotes n'hibernent pas. C'est une malédiction et une bénédiction dans le même temps. Souviens-toi des temps où tu étais seul avec le vent, trottinant dans la neige. Cela n'a pas beaucoup changé. Arrête de rêver et trouve-toi une autre plantation, change de domaine, fais dans la noix de coco ou la patate douce. Chasse les belettes avant qu'elles ne se terrent. Mais n'oublie pas d'hurler à la lune, c'est ce qui fait que tu es un coyote, toujours et encore, à jamais.

Pangolin transparent s'ébroue, girafe raide raconte les temps ancestraux où elle pratiquait des sports de combat, époque révolue depuis, remplacée par les abus de bonne chère et la sécurité de l'emploi. Grand coyote se représenta un court instant un combat impitoyable sur un tatami entre girafe raide et un escabeau géant. Issue du combat incertaine. Pour ne pas rire, ou ne pas pleurer, il se força à penser à autre chose.

C'est la fin du repas. Girafe raide se déplie, pangolin transparent se déroule. Belette stylée lisse sa fourrure. Grand coyote suivrait bien une piste, n'importe laquelle. Mais ce n'est encore pas le jour, trop tôt, trop froid. En rentrant à la plantation, il tourne en rond. Personne ici avec qui aller chasser, pas de carnivore de valeur. La brume s'est dissipée, mais reviendra demain. Il s'ébroue, ses oreilles se dressent, hume l'air. Peut-être a-t-il senti quelque chose. Allons voir.

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24 octobre 2007

Le monstre (part. 2)

Après un repas de midi laborieux, rien de tel qu'une bonne aspirine effervescente et une descente digestive des bookmarks habituelles, les informations ayant été échangées dans l'heure précédente se rapprochant d'une observation détaillée du vide. Le vide est hypnotique, je sais. J'ai déjà donné. Bref, échapper à la torpeur de début d'après-midi sans pour autant sombrer dans le piège du workshop improvisé relève de la gageure.

aspirineEtonnamment, l'information elle-même semble au ralenti. Rien. Les téléscripteurs font la sieste. Bon. Ça veut dire que j'en suis arrivé au point où je retourne voir sur Monster. Il y a des gens qui sont allés voir mon CV. Ça me fait plaisir. Deux m'ont laissé un message. Ça me fait moins plaisir. L'un me demande si je ne voudrais pas aller à Stuttgart faire de l'IT. Ben voyons. L'autre est un concurrent de mon entreprise actuelle, qui me fait miroiter à mots grandiloquents un avenir aussi radieux que je l'avais imaginé il y a six ans, mais mieux. En plus, je les connais déjà. Je les ai virés d'un appel d'offre du fabricant de tracteurs, il y a un an. Trop chers, trop arrogants. Bref, je mets ça au frigo et je retourne m'ennuyer.

Mais comme je m'ennuie vraiment, je vais sur la page "carrière" du fabricant de tracteurs et je commence à creuser. Et je creuse aussi sur les pages de ses fournisseurs préférés. Je crois que je m'ennuie tellement que je serais capable de postuler pour presque n'importe quoi. Dans ce cas, je devrais plutôt demander à être responsable du rayon électronique du grand magasin d'à côté. Technique, contacts humains, chauffage et cravate, prime à l'acquisition et programme de formation pour employés. Tout ce qu'il faut pour l'hiver.

L'entrée résonne des conversations téléphoniques du propriétaire du bureau voisin. Il en a, des choses intéressantes à dire. J'entends mon nom, dans sa conversation. Ah non, fausse alerte. Je suis juste porteur de Know-How, c'est important. Alors ce Know-How, je vais en faire une belle copie en couleurs que j'archiverai chez moi et l'autre, l'original, je le déposerai à côté de la porte en partant, pour qu'ils se le capitalisent bien. Importante, la capitalisation. C'est pour ça que, le moment venu, j'écrirai ma démission en majuscules.

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23 octobre 2007

Le monstre

Comment occuper un matin de fin octobre froid et humide, dans un bureau dépouillé de tout intérêt immédiat, dénué même de toute présence hiérarchique (Je dis "hiérarchique" pour ne pas les vexer, qu'ils se sentent bien, c'est important, l'apparence, pour eux)? Internet? Oui. Classique. La tournée des bookmarks.

Les flux RSS se croisent et se décroisent, les nouvelles neuves du monde m'assaillent dans l'aggrégateur. Et puis c'est le vide. Une demi-heure d'action et soudain, il ne se passe plus rien sur mon morceau de planète. Bref, je m'ennuie. Je pourrais tricoter du Powerpoint, comme ils aiment. Je pourrais écrire des concepts que l'on ne suivrait pas, mais que l'on serait tellement contents d'avoir créés, dans notre petite entreprise, que l'on en parlerait à tous nos clients. Je pourrais téléphoner à des gens, leur dire que nous sommes les meilleurs. Je pourrais aller causer avec la ressource humaine, plutôt. Conquérant de l'inutile, dans tous les cas.

tasse_kaffeeL'illumination me vient lors d'un mouvement pendulaire entre mon bureau et la fontaine à eau. Oui. C'est bien ça. Soyons fous. Je me connecte, je tergiverse, un court instant. Non, il est trop tard. Je suis sur Monster et j'écris mon CV en ligne.

J'ai regardé les offres d'emploi, auparavant. Sur Munich, ce n'est pas la joie. Certes, il y a de quoi faire, il y aurait de quoi faire. Quantités de petites entreprises de service cherchent quantités de personnes bien spécifiques, on se demande pourquoi. Pourquoi? Oh, c'est bien simple. La petite entreprise de service (parfois  poétiquement appelée "Consulting") reçoit des demandes de plus grosses entreprises pour certaines missions ou projets. Et comme par défaut, principe ou paresse, la petite entreprise a très rarement les personnes qu'il faut en réserve, il faut qu'elle les trouve sur le marché. C'est très ciblé. Et ça ne doit pas être trop cher, sinon la marge, pfouit! et puis le petit gars, il devrait s'estimer heureux d'avoir un job, tout de même, cet ingrat.

Ecrire son CV, une nouvelle fois, dans un nouveau format, est une tâche exténuante. En plus dans une langue étrangère, toujours la même, mais néanmoins toujours étrangère. J'irais même jusqu'à dire que cela me les brise menu, comme le formuleraient les gens de peu. Mais je le fais, parce que je m'ennuie et que j'en ai marre. La pression, c'est trouver les bons mots. Savoir dire les choses. Je ne sais déjà pas dire les choses aux femmes, alors aux entreprises, vous pensez bien. En fait, non, j'exagère. Je sais parler aux entreprises, elles sont plus prévisibles, tellement moins fascinantes. Et je sais parler à certaines, parfois, mais cela ne vous regarde pas.

L'analogie est là. J'écris ce CV, laborieusement, sans trop y croire, sur internet, là où tous un jour où l'autre l'ont laissé. J'ai le sentiment de m'inscrire sur une page de recherche de partenaires, de dates (en anglais dans le texte), le forum des âmes sœurs qui s'ignorent (et vont ainsi rester encore longtemps). Une bouteille à la mer futile et fragile, quelques mots sans voix réduits en particules élémentaires, le grand mystère de la soupe statistique.

Alors les prochains jours, ce sera cette agitation frustrante et ce questionnement incessant: combien, qui a regardé mon profil sur cette page? Pourquoi ne m'appellent-elles pas? Je peaufine la dernière phrase, regarde dans les options, active le filtre pour interdire l'accès de cette page à certains employeurs. J'hésite avant de confirmer, me dis que cela serait sûrement intéressant, de voir combien de temps mon entreprise autrefois aimée mettrait à repérer mon CV, par balayage systématique et automatique, avant d'activer son armée de recruteurs. Mais non, je m'en fous. Advienne que pourra.

Je n'y crois pas, je le fais quand même. Je vais voir une autre page, je creuse un peu. C'est l'heure du déjeuner. La ressource humaine apparaît dans l'encadrement de la porte, il faudra bien la suivre, aujourd'hui. Après, je recommencerai la tournée des bookmarks. Non, j'ai des meetings, c'est vrai. Alors je causerai, dirai des choses constructives. Pour changer, non, pour donner le change.

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21 octobre 2007

Lendemains de fête

Alors voilà: le temps était venu. De finir le premier tiers prévisionnel. De remplir les formulaires et de les balancer au vent mauvais. La fin du premier tiers est le début du deuxième et le deuxième, well, il paraît qu'il n'est pas mal, en contenu. Différent, pas tellement. Alors il fallait symboliquement fermer la porte aux derniers regrets du tiers précédent pour enchaîner, hop, dans l'élan. Tout ça, tout ça, les serments, les bonnes résolutions, les décisions justes ou presque, en dernier recours devant l'obstacle. Autant fêter ça, tiens. Ce que l'on fit. Putain, 30 ans. Allez hop, musique. Acte un.

Vendredi soir, les frimas sont là. La pluie qui tombe lentement mais sûrement sur les pavés rectilignes de München se mue lentement en une poussière blanchâtre, freine sa chute devant une fonte inéluctable, mais poursuit, opiniâtre. Le fond de l'air est frais. Les fumeurs en chaussettes du pas de la porte s'en souviendront. Mais l'intérieur est chaud. Et riche en leçons et autres constatations: par exemple, je n'aurais jamais cru que mon canapé (modèle suédois standard, une option) puisse contenir autant de personnes simultanément. Ou que les emballages de nécessaires cartonnés de soirée soient logistiquement aussi frustrants, chafouinement calculés: un emballage de 15 verres, un emballage de 30 fourchettes, un emballage de 40 assiettes. Le goulot, ce sont les verres. Il ne faut pas sortir d'Arts & Métiers pour s'en rendre compte. Ben moi, non (je n'en sors pas et je ne m'en rends pas compte). Mais bon, ça aurait pu être pire.

157_5771Pendant que les uns se lancent dans des tournois cybernétiques, les autres peuplent la cuisine, remplissent leurs verres, font la navette, rechargent en petites choses à manger succulentes bien que préalablement surgelées. Et les points forts culinaires furent assurés à ma requête, magistralement, par l'adorable et succulente Marion, à qui j'avais jeté ce défi impoli: "Surprenez-moi!" (Oui, je viens de voir Ratatouille il y a peu). Je fus gâté, si! Et je me tins là, un peu surpris, un peu rêveur, un instant. L'acte deux commence.

L'acte deux, c'est Philou. Philou est arrivé un peu auparavant, en retard. Mais Philou n'a pas peur de la neige ni du froid, Philou est un guerrier. A peine arrivé, il demande à boire. Ce qui est normal, que l'on lui accorde sans discussion. Philou fait le tour du propriétaire, noue des contacts, s'attarde auprès des femmes, où il a un grand succès, mais celle qui est venue avec lui veille, alors il bat toujours un peu en retraite. L'ambiance est bonne, Philou se sent bien. Pas un mot plus haut que l'autre. Le poil rebelle et les yeux brillants sont des atouts de séduction indéniables, Philou échauffe quelques cœurs, du canapé à la cuisine. Et puis c'est le drame. Philou a trop bu, Philou s'oublie sur le tapis. Sa compagne s'excuse, demande une serpillière, Philou, honteux, se recroqueville contre le canapé, où il s'endort finalement. Les bateleurs cybernétiques ne s'en offusquent pas, continuent leur combat, cernés d'un Halo d'asociabilité, que l'on leur pardonne. Plus tard, bien plus tard, Philou relève la tête, s'étire, repart à la conquête féminine, rencontre le succès auprès d'une arrivante tardive, rechigne à partir, alors que sa compagne insiste. Puis disparaît, non sans un dernier regard.

L'acte deux, c'est aussi une quiche réticente, des arrivées tardives, la surprise finale et une pléthore de gâteaux. La surprise en fut une, rehaussée d'une mise en scène girondo-britannique. Aurais-je triché lors du choix cornélien qui me fut proposé? Nul ne le saura jamais. J'ai juste suivi mon instinct. Maintenant, gros malin, il va falloir y aller, te voilà bien avancé. Métaphoriquement, un bon coup de pied au cul collectif. Tu l'as bien cherché, avec tes lamentations pseudo-littéraires, on dirait le renouveau du livre français. Mais je suis content, oh si, je ne le montre peut-être pas assez, car je ressers le champagne et je fais l'occupé. Il y a trop de gâteaux. On les coupe, les partage. Peut-être que les morceaux sont trop petits. Peut-être qu'ils sont trop nombreux.

Philou respire, il est content. Comment? Qui? Ben le Philou de Marion! Oui, il est encore là. Ah nonon, je comprends: amusante méprise! Le Philou précédent était un chien, un berger de quelque part, adopté récemment par une invitée et son compagnon. Petit modèle (encore), trois mois, gentil mais imprévisible. Et il a fait pipi sur mon tapis (celui que je n'aimais plus), le petit taquin velu... Je crois que je ne lui en veux pas, il m'a juste involontairement aidé à prendre une décision qui traînait depuis trop longtemps: faire nettoyer cette chose au sol, en espérant qu'elle en ressortirait non pas grandie, mais tout du moins plus immaculée. Et puis tu sais, je crois que toi et moi, on pourrait faire de grandes choses ensemble, comme chasser les mustélidés (tu as l'air drôlement fort, pour ça). Et tu t'entendrais bien avec le Petit. Mais je m'égare.

Une légère frustration règne dans le clan cybernétique: le manchot temporaire semble meilleur que les autres. Le clan non cybernétique ou passager de canapé s'en fout, il reprend un verre. Dans l'obscurité de l'entrée, plus d'une fois, la sonnette des voisins, mal placée, fut confondue avec le commutateur de lumière pâle. Ils n'étaient pas là, je crois. La ville endormie est froide. Il est une heure du matin, c'est l'acte trois.

Une impulsion féminine et insistante nous sort de la torpeur joyeuse qui s'est installée, éteint la source cybernétique sans générer trop de récriminations, secoue les puces. Pas de rébellion, les esprits alcoolisés sont étonnamment malléables. Expulsés, on se retrouve sur le pavé froid, à attendre un bus de nuit qui arrive incessamment. D'autres se sont engouffrés dans le métro, perdus de vue. Le bus est presque vide, le couple des sièges d'en face ne s'offusque pas de l'euphorie à 13° qui règne sur certains, rit. Le monsieur nous dit au revoir en français, avec un accent, en descendant à son arrêt. Au nôtre, un dédale de rues identiquement géométriques et sombres nous attend. Je serais bien incapable de retrouver résolument cet endroit en plein jour.

Pas d'enseigne, une double porte, une mer de buée qui envahit les binocles en rentrant. Puis ce sentiment persistant que cette buée ne s'est toujours pas dissipée, ce nuage de fumée qui cache le plafond. Voici un lieu où s'assemblent les autochtones jeunes. On y boit de la bière et des alcools forts, quoi d'autre? On y écoute de la musique binaire et répétitive, comme ailleurs. On s'agglutine sur des tabourets, pose sa veste au mieux, attend qu'un canapé accueillant se libère. On cause, regarde les unes, les autres. Commentaires aigris et/ou frustrés sur le cycle reproducteur teuton, que l'on ne reconnaît pas comme le sien. Et la fin arrive, lentement, les mêmes rues, inverses, le bus.

Mais il existe une fin alternative. La fin alternative repart dans la direction d'où elle venait, remonte ces rues, se trompe, incrémente, arrive, à nouveau, dans ce bar sans enseigne. Retrouve un canapé, observe un couple allemand étonnant, lui essaye de la séduire (ou quelque chose d'approchant), elle est réticente. Indirectement, nous la faisons rire, ce que le mâle qui tente de l'enlacer interprète comme un succès personnel. Ils partent, plus tard. La musique s'arrête, la lumière s'allume, aveuglante. La fin alternative se conclut dans le premier métro, à la croisée des chemins, accompagnée d'une bande-son improbable.

L'épilogue se résume à la rentabilisation gastronomique de l'un des gâteaux surnuméraires le soir suivant, devant la finale Angleterre-Afrique du Sud, sans alcool et détendu, presque frais, presque sportivement objectifs et pas partisans. La preuve: on a dit au grand-breton qu'on était désolés, qu'ils avaient bien joué. Et il ne nous en a pas voulu.

La morale? Il n'y en a pas. Juste un rideau rouge et temporaire. Et les applaudissements. Applaudissement particulier à Marion, qui enchanta la soirée de ses plats raffinés, de sa présence et aussi, il faut bien le dire, de son Philou (le grand, pas l'autre). Merci aux non-francophones de nous avoir supportés, infatigables bavards. Et merci à tous les autres d'être venus (plus ou moins tard, hein R?) et d'avoir laissé couler l'entropie d'une soirée tous ensembles. Je suis content. Merci.

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18 octobre 2007

Question de taille

Hier matin, je passe à la pâtisserie (enfin, ce qui s'en approche le plus dans les environs) pour commander des tartes. J'attends, je fais la queue, je m'enquiers. La vendeuse me dit qu'il y a deux modèles: petite et grosse. Bien. Je lui demande quelle taille fait la grosse. Elle me répond: "autour de 40€". Très allemand, comme réponse. Bref, je clarifie que je me fous du prix, je veux savoir la taille, le diamètre, la hauteur, les paramètres, quoi. Enfin, je peux commander, elle s'éclipse pour faire une photocopie de la commande.

Un monsieur noir entre. Avec sa femme, noire aussi, et son enfant, noir également, dans un couffin. Il veut aussi commander un gâteau, d'anniversaire, saisit le catalogue, hésite. Il demande à l'une des vendeuses: "Excusez-moi, mademoiselle, ça fait quelle taille, 18cm?". Elle rougit légèrement et répond: "Moi, je ne sais pas, je suis juste en première année d'apprentissage".

gateaucComme personne ne semblait pouvoir répondre, je montre au monsieur un gâteau dans la vitrine. Il marque un temps d'arrêt. Il ne doit pas avoir l'habitude qu'un grand blanc lui parle poliment, dans ce pays. Alors il me demande comment je sais ça. Je lui dis que moi aussi, je commande un gâteau. Il est rassuré. Il me confie même qu'il trouve que c'est cher, ici. Je lui réponds que oui, mais qu'on n'a qu'un anniversaire par an. Ah!

Après tant d'activité sociale, je me retrouvai dans ma prison quotidienne et confronté à notre ressource humaine. Elle raconte des banalités, en faisant des trous dans des présentations à relier. Tant de détresse intellectuelle ne me laisse pas froid et pour la rassurer quant à ses interrogations sur la destinée, je lui dis que l'être humain est condamné à essayer de contenir l'entropie. Elle se tait un instant et me dit qu'à propos d'entropie, elle a vu dimanche dernier un reportage à la télé qui affirmait que la monogamie était passée de mode. Je me demande ce qu'elle aurait répondu à la question du monsieur noir.

Posté par kookabura77 à 18:24 - Chemins - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

16 octobre 2007

Souvenirs mustélidés

L'instant est grave, le moment unique. Aux portes du dernier soir de mes 29 ans, le temps est aux bilans, comme ces rétrospectives frénétiquement télévisées la dernière semaine de l'année. Bilan, bilan, statistiquement, je devrais commencer à m'intéresser au dépistage du cancer du colon, commencer à suivre les courbes de cholestérol, économiser pour ma retraite de dans 40 ans et investir dans l'immobilier ou des choses sûres. Les leçons reçues furent aussi apprises, mais je jurerai sûrement encore un peu tard, que l'on ne m'y reprendra plus (à quoi bon?). Et ignorer les cheveux dans la baignoire, la peau qui vieillit et l'anarchie dentaire.

belette Alors à quoi bon se souvenir? Se souvenir, c'est mauvais. Se souvenir, c'est souffrir. Se souvenir, c'est rigoler. Se souvenir, c'est frustrant. Se souvenir, c'est ce qui fait que je suis moi. Je ne m'ai pas complètement oublié (non, il n'y a pas de faute d'orthographe). Et les souvenirs, ce sont des parfums, des odeurs, des lieux, des lumières, des ondes. D'autres êtres humains, aussi. Des êtres humains féminins, sinon ce ne serait pas drôle. Le genre qui obnubile, stresse, déroute, mais qu'on aime (bien ou mal) en fin de compte, parce qu'on ne peut pas faire autrement, parce qu'on ne voudrait pas faire autrement. Donc merci.

Merci à C1, j'étais un gros boulet, à l'époque, depuis, je le suis toujours, mais différemment. Merci à P, je suis désolé, parce qu'en fait, moi, c'était une méprise, c'était D qui te trouvait formidable, et moi, je lui ai piqué son idée, heureusement sans plus de réussite que lui, sinon on ne serait plus amis (et c'est ça le plus important).

Merci à I1, qui soudait à l'arc beaucoup mieux que moi. Merci à S1, c'est con, je n'ai jamais entendu les chansons que tu as faites sur mes textes, mais je n'ai jamais osé te le dire: moi, la guitare... Merci à S2 d'avoir choisi un sportif qui allait jouer au basket pendant que nous, on allait dans les bars tous les deux.

Merci à T d'avoir éclairé un semestre, trop court, éclipsé la neige et le vent, disparue avec le printemps, revenue pour repartir une deuxième fois, définitivement. Merci à C2 de m'avoir hypnotisé un court moment avant de reprendre mes esprits. Merci à A (ah, A...) d'avoir été la meilleure amie de T, donc d'accès difficile, mais tellement plus intéressante, oui, j'espère que tu vas bien, là-bas, dans la jungle malaise (quelle idée...), on avait bien fait d'aller faire du vélo, ce dimanche-là. Merci à C3 aussi, d'avoir perfectionné mon accent et recadré quelques préjugés, j'aurais dû être plus patient.

Et puis il y a les anonymes, les oubliées, les sourires dans les chemins de fer et les soirées sombres et trépidantes. Et il y a la mère de mon Fils. Sans doute que dans 10 ans, j'en rirai alors. Plutôt dans 20 ans. Une courbe de Gauss complète avec toi, les choses qui se calment, maintenant, j'espère. Et le Petit, qui prouve chaque jour qu'on avait bien fait, même si ce n'est pas facile, même si ce n'est pas drôle. Merci.

Aux futures, hypothétiques, merci aussi. On oublie toujours trop les choses importantes.

Posté par kookabura77 à 16:28 - Chemins - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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