28 juillet 2007
Changement de rythme
Et voilà! Vacances... enfin... Le petit laptop derrière moi vibre déjà, alors que l'installation se termine. Je prends la bonne vieille machine pour ce billet, elle qui a vécu tant de matches de Unreal Tournament, depuis tout ce temps... Nostalgie. Demain, dans le train, je tapoterai vaillamment mes prochaines entrées, éditées au futur sporadiquement, quand une connection se prêtera au jeu. Et puis je ferai des photos, tiens.
60%How Addicted to Blogging Are You?
Non, vraiment?
25 juillet 2007
La dernière semaine de Murphy
Bon, ça y est, j'ai fini. Quoi? Ben Harry Potter et les reliques de la (peur de mourir de la peur de la) mort. Je suis bien content, maintenant je vais pouvoir me concentrer sur les choses vraiment intéressantes. Comme mon travail, par exemple, ou ma vie privée, des chantiers, quoi (d'où nécessité de workshops stratégiques, mais je m'égare). Sur le livre ci-dessus, je conclurai en disant que je trouve la fin tirée par les cheveux (la vraie fin, pas l'épilogue, quoique...). Mais je ne la raconterai pas, par bonté d'âme.
J'ai fini aussi la quête du laptop perdu. J'ai commandé le modèle intéressant 12"1 et je sens que je vais être content. C'est important, cette perspective de contentement contrôlée. Comme ça, en vacances, quand le petit dormira, je pourrai bloguer ou améliorer mon CV, deux activités en rapport avec les chantiers cités ci-dessus. Ou alors m'engueuler avec mes parents ou me fritter avec mon ex, activités adjacentes. Je sens que ça va être reposant.
En attendant, suivant la vielle règle (Murphy?) ou un corollaire récent, la dernière semaine avant les vacances est encombrée d'activités diverses, professionnelles et hautement importantes. Par exemple, demain, je fais une formation. Important, la formation. Et en plus, une vraie, pas un ersatz local forcé par l'aridité financière de l'entreprise, non, quelque chose de sérieux, avec un vrai monsieur qui s'y connaît qui la fait! En plus, c'est moi qui l'ai choisie... Mais au-delà de cette formation de deux jours, les rendez-vous, soudain, bourgeonnent. D'où mon étonnement. Il ne se passe rien des jours, des semaines durant. Et c'est juste la dernière semaine où je suis là que quelque chose se passe. Vite, vite, il faut écrire les offres, consolider, cristalliser, soutenir, jouer le coach et le mentor, être constructif, positif, youpi, youpi. C'est un petit peu notre étape de montagne à nous (mais moi, je garde mon sang usé à moi).
Je m'amuse bien, dans les meetings, je me prends au jeu. C'est rigolo, de faire des remarques constructives, c'est rigolo, de faire mettre (gentiment, toujours gentiment) aux gens (décideurs) le nez dans leur caca. C'est la faute à mon chef, il m'avait défini comme objectif cette année de briser mon aura destructrice (voire nihiliste, comme diraient d'autres), d'apprendre à mieux communiquer pour mieux manip... euh, pardon, convaincre les gens. D'où mon hilarité. Car quand, après s'être neutralisés, la transparence communicante se cristallise pour mieux focaliser, l'homme de bien (que je me targue arbitrairement d'être) se pose la question: "tout ceci est-il bien raisonnable?". Je vois ces meetings comme des jeux de rôles où je maîtrise de plus en plus l'environnement. La plupart du temps prévisible, les formulations et tournures respectives de chacun des personnages me sont connues, leurs réactions comme écrites. Théâtre quotidien, quelques surprises, encore, seulement logistiques.
Déjà, quand j'étais petit, à Centrale, les cours de communication, ça me faisait massivement rigoler (et je n'étais pas le plus mauvais, enfin si, au début). Une sorte d'attirance malade pour cette rhétorique bedonnante s'est développée, j'ai peur de basculer, comme quand Anakin est devenu méchant. Remarque, il est devenu méchant pour une bonne raison, Anakin. Moi, ma bonne raison, je la cherche, j'ai demandé au Dr. M, mais on s'est quittés bons amis, sans vraie réponse. Il paraît que la réponse, c'est moi qui dois la trouver pour moi-même, je me croirais dans une morale de film américain. Merdalors. Il paraîtrait même qu'il y aurait des gens qui ne la trouvent jamais. Je me sens sous pression. Est-ce que je travaille mieux sous pression? Question stupide. Fatigue. Vivement les vacances. Allez, encore un powerpoint et je vais manger.
23 juillet 2007
HP manager
Page 416. La énième péripétie qu'on n'attendait pas et tiens, encore un mort. Ce brave Harry Potter, ben justement, il est brave. Brave dans le sens pas fut-fut, gentil, quoi. Il met un temps fou à comprendre les choses et au niveau relationnel, c'est pas Byzance, encore qu'il se soit amélioré. Je me demande ce qu'ils lui trouvent, tous. Moi, sincèrement, je lui trouve un charisme de corbeille Ikea. Mais peut-être qu'il ferait un bon business manager...
D'accord, il a plein de contacts. Importants, les contacts. Ça permet de générer du business. Et il suffit qu'il apparaisse pour faire sensation, dans un sens ou dans un autre. Important, ça, la réaction émotionnelle. Du coup, les clients se sentent plus en confiance. "Client fidélisé, client gagné", disait le sage. Et ça aide aussi énormément pour le networking. Trop fort, le networking. Plein de gens qu'on connaît pas qui soudain sont très intéressés. Cela suffit-il? Non. Il faut savoir entretenir ses contacts. Et là: trop sporadique, trop directif. En gros, toujours les mêmes contacts, les mêmes fidèles, clients vieillissant. Or on ne veut pas faire une secte, on veut faire du business. Il faut travailler là-dessus, se mettre un peu plus en avant. Et sur le recrutement, pas fort. Toujours les mêmes, je dis. Du coup l'équipe stagne, pas de sang neuf pour relancer la dynamique.
Au moins, dans l'équipe dirigeante, les rôles sont plutôt bien répartis. Hermione fait dans la stratégie et l'innovation. Ron fait dans l'opératif, développement et production. Harry s'occupe (mal) du marketing et des finances, sinon ne fait pas grand chose d'autre. En l'absence de conduite, les autres s'en donnent à coeur joie et les discussions prennent un tour beaucoup trop émotionnel. En sus d'être sporadiquement cyclothymique, ses qualités de modération, de coordination et de gestion d'équipe ne sont pas encore suffisamment développées. Les workshops perdent trop de temps en palabres inutiles. Productivité très faible, donc.
Pourtant la structure du marché est simple. On a juste un oligopole local, deux entreprises en concurrence sur un marché relativement réduit. Mais au lieu de s'entendre cordialement et se partager gentiment le gâteau, non, ils se fritent. Bêtement. Les opérateurs mobiles avaient très bien réussi à s'entendre, alors pourquoi pas eux? Bon d'accord, pour les opérateurs mobiles, ça s'est vu. Plus tard, pas bien. Mais une petite amende et on repart, sous l'oeil bienveillant de la commission européenne. De plus, la concurrence se concentre trop sur les personnalités des managers respectif. On se croirait à la bonne vieille époque Gates/Jobs. Comme au niveau marketing, les autres sont plus agressifs, Harry perd des parts de marché.
Bref, a-t-il les qualités requises? Un bon management en innovation permettrait de recentrer les activités sur des problématiques plus modernes. Et puis aussi un audit interne pour revitaliser la structure client. Je serais d'avis de le virer avec un joli parachute doré. Ou alors on le laisse aux relations publiques pendant que les vrais gens avec des vraies idées font le vrai travail. Et puis, quand il aura quitté l'entreprise, on donnera son nom à une salle de séminaires...
22 juillet 2007
Errance littéraire
Bon. Je sais. J'ai un peu honte. Mais je m'y fais. Hier samedi, je décidai de reporter la cérémonie fromagère à plus tard pour aller baguenauder en ville. C'est bien la ville, le samedi matin, encore pas trop de monde. Mon motif premier était la recherche d'un laptop, pour rationaliser un peu mon équipement informatique. C'est vrai: si je ne joue plus beaucoup et comme de toute manière j'ai une xbox, je n'ai plus besoin d'avoir ce radiateur géant sous ma table qui fait tourbillonner la poussière sur les plinthes. Et puis surtout, un laptop, c'est portable (si!). Donc je regardais les machines au Saturn, pour constater qu'une équation simple s'était imposée entre temps: soit c'est abordable, mais aussi facile à transporter que le Charles-de-Gaule (quand il flotte), soit c'est bien transportable comme il faut, mais l'étiquette a 4 chiffres qui ne me plaisent pas (surtout les 3 derniers, le premier est prévisible). Mais bon y a Vista dessus, hein, on peut pas dire, ça fait quand même joli, même si c'est pas fonctionnel. Mmmm. Bon, 15.4" c'est gros. 13.3" c'est bien mais y a que les MacBooks (jolis, mais un poil plus cher et pis que 2 USB, ils se foutent du monde). 12.2" c'est limite trop petit et surtout la question c'est: est-ce que je suis si vieux, si adulte, pour m'acheter un truc comme ça? Bon. Remise à zéro, je ressors, les mains vide. Enfin, pas vraiment.
J'ai toujours un peu honte quand même. Il faut dire qu'auparavant, je suis passé par la librairie. Et qu'il y avait une grosse pile du nouveau Harry Potter. Et que j'en ai acheté un. Bon d'accord, la caissière était sympa, elle m'a fait un grand sourire. Beuh. Moi je trouvais plutôt la moquette fascinante et je regrettais d'avoir oublié mes lunettes de soleil. Heureusement, les poches plastiques sont opaques. Maintenant, je comprends ce que ressentent les gens de bien qui ressortent d'un sex-shop avec leurs achats... J'aime bien les livres neufs, l'odeur a quelque chose d'hallucinogène. En plus un gros, bien relié, comme ça. Mais je me cache, j'ai l'impression d'avoir, une fois de plus, vendu mon âme aux puissances du marketing et de l'argent. Pfui! Vade Retro. Alors en rentrant, je pose le sac sans l'ouvrir à un endroit discret où j'espère l'oublier.
Sur le chemin du retour, je suis passé par le quartier mal famé (enfin, pas aux heures matinales) des sex-shops hétérosexuels (les autres sont à l'opposé du centre), table-dance, call-shops et revendeurs informatiques qui entoure la gare. Chez mon revendeur de prédilection, je veux regarder cet ultra-portable vanté sur le prospectus. Oui, il est joli. Le gars me dit que l'un de leurs derniers clients a réussi à tenir 5 heures avec cette batterie. Ouah! D'autant plus impressionnant que les critiques sur internet sont plutôt unanimes sur le fait que la batterie ne tient pas plus de deux heures. Donc je suppose que le client ci-dessus a éteint le W-Lan, Bluetooth et l'écran pour arriver à ce résultat enviable de productivité. Sinon la bête est plutôt attirante. Un poil lourde, 1.9kg pour un 12.2", mais 4 USB (ha!). Je résiste à l'achat impulsif (car son prix à 3 chiffres est ce qui se rapproche le plus d'un prix à 4 chiffres), me donne le week-end pour réfléchir. Et en allant vers la station de métro de la gare, je tombe sur un autre magasin, qui fait dans les fins de série, seconde main. Et là je vois les bons vieux laptops HP de l'année dernière chez BMW, à un prix défiant toute concurrence (car résidus de leasing). Mais c'est sûr que ce ne sont pas des bêtes de courses. Faut que je réfléchisse. Toujours la même chose, la balance pratique/high-tech/pas cher. Beuh.
La poche plastique est là, elle me nargue. Je m'efforce de l'ignorer. Je sors, je rencontre des amis italiens. Leur Petite à eux a un an de moins que mon Petit à moi. Mais elle a aussi cette fascination naissante pour les fontaines, les canards et les cailloux. Je me force d'éviter les lieux communs tels que "Mais qu'est-ce qu'elle a grandi depuis la dernière fois!", même si force est de constater qu'effectivement, elle a grandi... On n'a pas fini. Le soir tombe, je me rentre. L'orage menace, l'orage gronde, sombre. Et soudain au crépuscule cet éclatement. Des milliers de grêlons martellent mes fenêtres, rebondissent sur le toit de toile de la coccinelle décapotable garée devant chez moi. Des flaques d'eau s'étendent, engloutissent peu à peu le trottoir, les quelques passants s'abritent sous les porches. Je me dis que le moment est venu. Alors je le saisis, ce livre insolent sur le rebord du canapé, ça suffit maintenant, je lui fais sa fête, à cette arrogante reliure.
J'avais oublié. Je ne suis pas fan au point de relire les six précédents avant de lire le septième. Donc il faut que je me remette dans l'histoire, les derniers événements. Pénible. Soit je suis fatigué, soit le style est lourd. Je m'accroche. Page 76: dodo. On verra la suite si possible plus tard. Je me rends compte que, si je lis ceci, ce n'est pas par fanatisme, mais plutôt que j'aime bien connaître la fin des histoires. D'ailleurs ça sent le pâté, car déjà dans ces 75 pages précédentes, deux gentils personnages secondaires récurrents décédèrent violemment. C'est pas plus mal, après tout, autant commencer à nettoyer pour finir proprement. Par contre, je me demande si j'aurai fini avant de partir en vacances. Shit, j'ai pas envie de trimballer ce pavé dans mes bagages comptés.
Ce matin, le sol sèche tranquillement. Et la coccinelle précédente a été remplacée par un modèle équivalent, mais avec un toit en dur. L'évolution, si vite?
19 juillet 2007
L'intégration
Je n'aime pas les allemands. Constatation tragique et dérisoire au regard de ma situation géographique. Mais je ne les aime pas. J'essaie de faire des efforts, de m'intégrer, de m'intéresser à eux. J'ai même des amis allemands. Est-ce qu'eux aussi je ne les aime pas? Je pense que parfois je m'oublie. Non, je dois modérer mon propos. Peut-être que ce ne sont pas les allemands qui m'insupportent. Plutôt les munichois. Paysans nouveaux-riches parvenus. Arrogants, désagréables. Presque aussi arrogants et désagréables que les français, c'est dire... Je me demande...
Comment expliquer cette situation? L'Europe, c'est beau. Une bonne idée. Mais mon sentiment, après bientôt 8 ans ici, c'est que des limites existent, presque insurmontables. Les particularismes, les clichés, les préjugés s'amassent, se renforcent mutuellement, le mur s'approche. L'intégration, puisqu'il s'agit d'elle, est un processus lent et voué à une réussite modérée. L'accent restera, c'est même pire, je retiens mon accent volontairement. Il y a quelques temps, j'ai décidé d'arrêter de me forcer. Je ne regarde plus que TV5 et j'écris en français. Je me suis demandé, au moment de commencer ce blog, si je ne devrais pas l'écrire en allemand, ou en anglais. Au cas où je voudrais dire des choses à tout le monde. La restriction topologique au français n'est pas plus mal. Et je redécouvre des mots que je n'utilisais plus, la mémoire revient.
Finalement, est-ce que je dois leur en vouloir? L'échec de mon intégration, c'est aussi mon échec. A passer mon temps dans des entreprises allemandes, je me suis heurté à la réalité des préjugés français sur les allemands et de même aux préjugés allemands sur les français. La réalité en fût bien sûr influencée et la prophétie se réalisa d'elle-même. A bien y réfléchir, en entreprise, c'est leur immobilisme hiérarchique qui m'énerve le plus. Moi, évidemment, j'avais beau jeu de faire le révolutionnaire irrespectueux. Et puis leur adoration servile de l'automobile et de l'argent. Ces derniers, phénomènes bavarois? Quelques séjours à Bonn et Berlin me permirent de modérer quelque peu cette image. Bizarrement, j'aurais même tendance à avoir de meilleurs contacts avec ces allemands "étrangers" (à quelques exceptions bavaroises près). Bref, le problème, ce seraient les bavarois...
Entre temps je me bats, je me désintègre. Une vieille blague de prépa disait: "si on n'intègre pas, on dérive". Ah ah. Dérisoire. J'ai choisi la dérive. Je vivais en allemand, je pensais en allemand, je lisais en allemand, je rêvais en allemand, j'aimais en allemand. Cela ne m'a pas mené beaucoup plus loin, juste à cette constatation récente qu'en chemin, je m'étais perdu de vue. Et que l'on ne peut pas tirer un trait sur son passé. Peut-être suis-je raciste anti-allemand. Bizarre. Peut-être pas. Leur tendance masochiste à prêter le flanc à toute critique sur leur passé fasciste en regardant le sol appelle les commentaires sadiques. Tout un pays plongé dans un sentiment de culpabilité, qui ne disparaît que très lentement.
Peut-être aussi que je suis un sale con arrogant. C'est possible, pas glorieux, mais je veux bien l'admettre. On est toujours le con de quelqu'un. Et puis, comme le Dr. M me le disait, l'important c'est de l'accepter et de comprendre. Après seulement, on peut tenter de changer les choses, parfois c'est plus difficile que prévu. Alors, est-ce qu'en Autriche ce serait mieux? Sans doute le dépaysement couvrira-t-il un temps le sentiment remontant d'étrangeté. Mais je ne me sens pas prêt non plus à rentrer définitivement en France. Verdammt...
18 juillet 2007
Constatation
Je rentre hier soir tard, pas trop, le métro est vide, juste des résidus plus ou moins alcoolisés de soirées, comme moi. La nuit est belle, l'air lourd, on sent que ça va péter. Et ça pète, le ciel s'illumine fugitivement dans le lointain, mais pas de bruit encore, juste plus tard. Un petit grondement, presque discret, puis le crépitement sur les feuilles et enfin quelques gouttes de pluie. J'aime bien, je ralentis.
Dans ma rue, la nuit, comme dans toutes les autres rues, il y a des voitures en stationnement. Des deux côtés. Des voitures plutôt discrètes, pas trop arrogantes comme dans d'autres quartiers de Munich, des normales, quoi. Il y a même des Peugeot, signe que sur l'échelle Munichoise, nous serions dans un quartier plébéien. Certes, il y a aussi de gros tracteurs, de temps en temps, comme quand j'avais des voitures de tests pour le week-end ou la soirée. Mais bon, le tracteur, en ville... La spécificité de ce quartier, c'est qu'il participe d'une manière automatique et périodique au financement de la municipalité. Comme les maisons sont trop anciennes et trop serrées pour avoir un nombre raisonnable de parkings dans les arrière-cours au regard du nombre d'appartements, la rue est la seule alternative. Mais la rue est limitée le jour à deux heures de stationnement et bien sûr, il n'y a pas de vignette résident. La seule alternative est un parking robotisé tout neuf deux blocs plus loin, qui coûte dans les 60€/mois. Donc régulièrement, à l'automne de la semaine, la police municipale vient faucher les blés, parsemant les ouatures de petits billets doux. Bucolique.
Hier soir, j'aperçois un faisceau de lampe devant une voiture en stationnement. Deux créatures vertes se tiennent à l'avant d'une ZX et inspectent le pare-chocs avant. Une troisième créature, blanche en short, inspecte l'angle et leur désigne des endroits. Le vaisseau spatial des créatures vertes, blanc et vert clignotant bleu, est garé en travers du trottoir en face, bloquant presque le passage des piétons. Il faut bien qu'ils travaillent, les pauvres. Ils prennent des notes sur le drame secret qui vient de se passer dans la nuit: une voiture anonyme a quitté son parking en rayant le pare-chocs de la voiture antérieure. Inacceptable crime de lèse-majesté en ces contrées. A peu près au même niveau que de voler un cheval au far-west. Le contrevenant sera châtié et la victime dédommagée. Note amusante, le criminel sera accusé d'"éloignement non autorisé d'un lieu d'accident", soit de délit de fuite (mais c'est plus joli formulé comme ça). C'est beau la justice bavaroise. Car quoi de plus important et beau aux yeux de l'autochtone que la plénitude immaculée de son tracteur préféré?
Je rentre chez moi et je me dis que j'ai bien fait de reprendre du rosé, tout à l'heure.
17 juillet 2007
Masochistes Traumatisants en Vidéo
Honnêtement, je ne pense pas être d'un naturel sensible. Je me suis endormi pendant L'exorciste, j'ai baillé devant Massacre à la tronçonneuse, Freddy Kruger, même pas peur et les autres êtres/choses/machins carnivores et/ou trucidantes, je les ai vues et oubliées. Je me vante? Bof, d'accord, Les dents de la mer sont peut-être à l'origine de mes tendances aquaphobes (mais si, je me lave) mais ça ne vous regarde pas, d'abord, c'est personnel. Je disais donc que je ne pense pas être d'un naturel trop craintif ou peureux. Mais rien, je vous le dis, rien ne m'avait préparé à ce que je vis hier soir dans la boîte à images.
Après avoir contemplé Angela M. et Nicolas S. baguenauder à côté des gros avions et des employés non syndicalistes d'EADS, admiré le jour de repos familial des cyclistes non-dopés du Tour de France et vu les images du séisme japonais de 6,8, bref, le journal reposant de F2 sur TV5, je me demandais qu'admirer sur le poste plat HD que mon énorme et confortable salaire de senior consultant me permet de m'offrir une fois tous les 10 ans après la recharge de lessive. Une pensée subite, malsaine: et si je regardais MTV? J'entends déjà d'ici le tollé, la critique facile et le mépris. MTV, je ne regarde pas pour la musique. Le hareng-bi râpé me les brise menu depuis qu'il existe, c'est-à-dire trop longtemps et comme il n'y a que ça aux heures normales, je préfère regarder le télé-achat cosmétique ou même, c'est dire, aller prendre l'air dehors (si!).
Le hasard fit pendant longtemps que, chaque fois que j'allumais MTV, je tombais sur Pimp my ride, émission apaisante s'il en est. Transformer divers tas de boue (dont l'homogénéité est juste assurée par des plaques de rouille stratégiquement placées) en char de tête de la gay pride, avec à chaque fois la même précision, a quelque chose de fascinant, voire névrotique. L'inventivité sans bornes affichée pour coller des amplis de plus en plus gros avec des écrans de plus en plus larges dans des voitures de plus en plus petites serait presque digne d'un Darwin award. Mais c'est rigolo à regarder et ça repose l'encéphalogramme.
Or donc hier soir, je zappe sur le canal susdit pour éviter la météo soporifique de TV5 et que vois-je? Nouvelle émission! Youpi youpi, j'espère que ce n'est pas encore la chronique bigarrée de l'existence de skaters californiens psychotiques, juste quelque chose de reposant et instructif. Erreur fatale...
L'émission, au format standard de 20 min, s'appelle Scarred, qui signifie, cela n'échappera pas à l'angliciste confirmé, "couvert d'une/de cicatrice(s)" et de sus offre un amusant jeu de mots avec "scared", qui signifie "effrayé". Oui. Le générique se rapproche de celui d'un mauvais film d'horreur, avec des bruits de cris et de bris accompagnés de gros plans de cicatrices, radios et autres blessures. Un doute m'assaille. Pourtant il est 21h. Une créature comme seule MTV peut en dégoter (hybride improbable de Maxim Reality de Prodigy et de Marilyn Manson) assure la présentation avec plein de zooms avant/arrière agités et de signes de d'jeunss® initiés. L'histoire, c'est super, il s'agit de revivre avec des victimes des accidents graves de skate/bmx/roller/etc... pour en tirer des leçons. Hmmm... ça sent le pâté, comme concept. On va voir.
A la deuxième fracture ouverte repassée en boucle et au ralenti avec le son, j'avais déjà agrippé nerveusement un coussin adjacent que je ne lâchai plus, tétanisé, jusqu'à la publicité libératrice. Car oui, le concept de l'émission, c'est de repasser en parallèle témoignage de la victime hébétée et film de l'accident, radios d'époque. Le premier veut sauter en skateboard un escalier de 18 marches, se prépare, analyse même le drame que l'on n'a pas encore vu (sans appel: "J'ai perdu de l'élan sur les jointures de dalles"). Il se rétame et pour qu'on comprenne bien, il nous explique en voix off qu'il savait qu'il allait se rétamer quand il a sauté et on voit l'action préliminaire 5 fois découpée en morceaux consécutifs de 3 secondes. Bref, il se rétame et là on se dit qu'il s'est passé quelque chose parce qu'on dirait qu'il n'est pas content, puis qu'il a très mal, puis qu'il saigne partout et que les gens qui l'entourent n'ont pas l'air heureux. Le cameraman, par contre, fait preuve d'un stoïcisme héroïque en n'en perdant pas une miette. Et pour qu'on comprenne bien, on repasse 5 fois le moment du contact avec le sol, où l'on se rend compte que le pied de l'autre ne fait pas le bon angle avec le sol. Pour augmenter la prise de conscience, on insiste sur le fait que le craquement d'os de mauvais augure est parfaitement perceptible sur la bande, si, écoutez (amplifié: crac...). Et pis on zoome. On enchaîne sur quelques radios de la fracture ouverte, la cicatrice actuelle et les sentiments de la victime: j'ai cru que j'allais mourir, ça faisait trop mal et ça pissait le sang partout, mais dans l'ambulance ils m'ont donné de la morphine, j'étais drogué (sourire niais) parce qu'après c'était trop dur le bruit des os remis en place à l'hôpital. Edifiant.
La deuxième victime n'était pas mieux, toujours livrée aux mêmes producteur sadique et monteur pervers. Cette fois-ci, un éclatement des petits os internes du poignet et avant-bras après avoir bêtement sauté en l'air (je vous le révèle: c'était l'atterrissage le problème). Et puis encore un, fracture ouverte de la cheville après avoir sauté une rambarde en BMX (même que la cicatrice chatouille parce que le nerf a été touché lors de la fracture). Toujours les mêmes ralentis et boucles malsaines. Les suivants, je ne les vois plus, je me concentre sur l'inhibition de mon réflexe vomitif réveillé. Beuh. Magnifique de prévoyance, MTV a ajouté un texte fixe de 30 secondes en fin d'émission pour dissuader le spectateur de faire de même, que ça pourrait être dangereux et qu'il pourrait le regretter. Merci. Cela me rappelle le lapin de la RATP: "Attention! Ne mets pas tes mains sur la porte, tu risques de te faire pincer très fort". Il n'avait pas l'air heureux, ce lapin. Du coup, je faisais attention, mais j'aimais bien le regarder quand même, il était sympa. Les temps changent.
16 juillet 2007
Le workshop
Samedi paisible, le soleil brille, la canicule échauffe, les belettes sortent. En fait de belettes, ce seraient plutôt quantités de créatures pâles, court-vêtues, aux yeux insectoïdes. Le retour magnifique des lunettes de soleil des années 70, hémisphères noirs sur-dimensionnés, recouvrant les yeux rouges d'allergie saisonnière. Je les ignore dans un premier temps, il faut que j'aille acheter du morbier, question de priorités. D'ailleurs j'ai bien fait, c'était la fromagère neutre (pas l'hostile, ni la sympa, juste la neutre), donc je n'ai pas eu de problème linguistique.
Je reviens donc content avec mon sac de courses lorsque je remarque dans ma rue deux mégères locales en pleine discussion. "Mégère locale" est un peu exagéré et ne donne qu'une image déformée de la réalité. Disons deux quinquagénaires pré-ménopausées aux maris fortunés, mais pas trop (pas de sous pour se refaire le nez, mais assez pour le solarium) et un "semblant" de style (chemise à trous, pantalon trop court, chaussures recouvertes de paillettes clinquantes). Bref, je ne savais pas qu'il y avait des modèles comme ça dans ma rue, ça me vexe presque, c'est un joli quartier, normalement. Peut-être qu'elles ne sont pas d'ici, qu'elles sont perdues, mais non, elles mettent une telle obstination ostentatoire à s'entretenir sur ce pan de trottoir qu'on croirait qu'elles y habitent (mais alors à l'angle). L'une d'elles traîne au bout d'une laisse rose une petite créature ridicule, qui dût autrefois (c'est-à-dire il y a plusieurs millions d'années) être un fier canidé, un féroce chasseur indomptable. Ce qu'il en reste est un hybride fatigué rasant la terre, au poil dru mais pas soyeux. Et les deux causent, discussion animée, j'en enregistre des bribes: "elle nous fait sans cesse des crises de jalousie", d'un air emporté.
Dubitatif, je rentre chez moi, dépose mon morbier rudement gagné dans le réceptacle réfrigéré idoine et me dirige vers la sortie, à nouveau prêt, ma mission accomplie, à affronter le vaste monde de juillet. Les deux sont toujours là, prêt de l'épicerie méditerranéenne (je dis "Méditerranéenne" parce que je n'ai pas l'impression qu'ils soient turcs, pour une fois, mais définitivement de par-là), toujours aussi animées. A côté, la chose quadrupède sèche au soleil. "Elle ne supporte pas la présence d'autres femmes autour d'elle". Ah bon. Je me dis que ces fragments de discussion pourraient aussi bien s'appliquer à sa belle-mère phlébitique, à sa fille adolescente ou à sa chienne (n'ayons pas peur des mots). En tout cas, il semble qu'il y a là un problème, que dis-je, un chantier!
Tout bon manager vous le dira: en situation de reconnaissance de l'existence d'un chantier, le temps est venu de prendre des mesures. Jargon industriel pour dire: y a problème, faut qu'on cause. Je propose qu'on s'assoie ensemble pour analyser tout ça, faisons un workshop! On va inviter tous les stakeholders du champ de compétences pour faire un petit brainstorm solutionneur! Vous me direz, c'est que des anglicismes et du nouveau français puant! Et là, je vous arrête: non, même en allemand, on dit ce genre de choses de cette manière-là. Mon impression est même que l'invasion des anglicismes est plus marquée ici, mais je m'éloigne.
Alors Gudrun et Josiane, faisons un workshop pour résoudre votre problème. D'abord on invite toutes les personnes concernée, même votre mammifère inférieur, là. On réserve une salle climatisée (c'est mieux en été) pour la journée avec restauration (c'est-à-dire des caisses de jus d'orange ou d'eau, avec ou sans bulles, et des petits gâteaux gras accompagné de haribos divers). L'idéal, ce serait même une salle de réunion a l'extérieur, hors de la ville, dans un hôtel d'alpage ou au bord d'un lac, le dépaysement, ça aide à mieux rationaliser. Important, le projecteur relié au laptop, pour un Powerpoint sans complexes et éviter la fixité rétinienne causée par les méthodes archaïques de rétroprojection transparente. Et puis on écrit un agenda. Une demi-heure d'introduction (pourquoi qu'on est assis là), une demi-heure de présentation personnelle (qui qui donc?), puis discussion jusqu'à la pause de midi pour mieux cerner le problème. Chacun aura bien entendu, au préalable, reçu un bloc et un crayon aux couleurs de la gentille entreprise organisatrice.
Le midi, on ouvre la fenêtre, regarde les vaches/les bateaux, discute un peu à bâtons rompus, bref networking, quoi. Important, le networking, sinon on saurait pas à qui qu'on cause et en plus qui sait, peut-être qu'on aurait des opportunité de business avec ces gens-là dans le futur... Petit repas de détente. Les pauvres se coltinent des sandwiches aux crevettes, les riches se tapent une bavette saignante avec des frites sur la terrasse. Petit cappuccino, pour tous. Et on reprend.
Comme on a tous bien travaillé et que l'on a reconnu le problème, il nous faut juste une petite demi-heure maintenant pour formaliser les focal points (en anglais dans le texte) résultant de la précédente discussion matinale. Maintenant, on sort le gros matériel, le tableau en papier, les autocollants bigarrés, les feutres de même et les post-it. Car le moment est venu du brainstorming solutionneur. Oui. L'important maintenant, sous la houlette d'un gentil animateur de cerveau, c'est de surmonter ses bloquages, de parler libre et vrai, sans censure. On écrit des choses sur le papiers roses et on les colle sur le tableau, sous le sourire bienveillant de la créature susdite. Après deux heures, magnifiques de créativité non retenue, encore illuminés par tant d'idées, arrive le moment de l'analyse finale. On rejette, mais toujours gentiment, de manière impersonnelle, positive, les inputs trop déviants ("Roger, je trouve personnellement ta proposition extrêmement intéressante, mais je ne pense pas qu'elle nous mène au but, c'est pour cela que je la mets de côté"). Et sur le tableau autrefois blanc apparaît une annonciation colorée, l'évidence d'une méthode de solution proche. C'est presque beau et le modérateur, petite larme constructive à l'oeil, nous dit qu'on a tous bien travaillé. Le temps du wrap-up, euh... pardon, de la conclusion est arrivé. Il est 4 heures, on récapitule toute la journée, insistant sur la productivité qui a dégouliné toute la journée et remerciant les participants de leur aide ô combien précieuse, vraiment, on avait rarement vu ça, croyez-en mon expérience.
Parfois (mais c'est facultatif), on met en place un plan d'action (mais sans dates fixes ni responsables, pour ne pas stresser ces personnes qui viennent de tout donner). Et l'on se retrouve en fin d'après-midi romantique tous sur la terrasse, pour un verre de Sekt réparateur et encore un peu de networking jusqu'à pas d'heure.
C'est beau, ce sentiment du travail accompli.
13 juillet 2007
Le derrière des choses
Petit matin paisible. Je blackberrise dans le métro, les stations passent vite. Pas trop de monde. J'achète deux croissants chez Müller, je ne tombe pas sur le type qui me répète "croissant" avec un accent forcé et un sourire niais (pourvu qu'ils ne le mutent pas au rayon fromages du Kaufhof). Paisible, je dis. Je m'arrête à la pharmacie, la pharmacienne est enceinte. Encore une. C'est la saison, apparemment. Il semble que seule la coupe du monde l'année dernière parvint à motiver suffisamment les mâles locaux à accomplir leur destinée génétique (enfin, quand je dis "destinée génétique", pour certain, cela aurait plutôt dû être de se jeter du haut d'un falaise à la queue leu leu, petits lemmings munichois consanguins).
Au bureau, un choix cornélien m'attend: eau ou café. Café pas bon, pouah! Eau insipide, pas cool pour le croissant sec local (du beurre??!! mais vous êtes fou, c'est gras!). Un éclair de génie, rare pour un vendredi matin, me traverse: et si je faisais un thé... Mais point de réceptacle idoine, que des tasses pour dromadaires nains, les autres s'entassent dans une joyeuse crasse naissante dans le lave-vaisselle dont je regrette aussitôt d'avoir ouvert la porte. Mais je me dis que si de vaillants insulaires bretons parcouraient joyeusement les mers jusqu'au Sri-Lanka sur des bateaux non climatisés pour ramener des tonnes de feuilles séchées, ce n'est pas ça qui devrait m'arrêter, quand même. Et là, en haut de cette étagère mille fois vue, deux mille fois ignorée, insignifiante, trône un objet que je m'étonne de trouver ici: un bol! Bien sûr, sa fonction première en ces contrées reculées se borne à la récolte du Müesli matinal, mais moi, je ne suis pas d'ici, de toute manière. Et je trouve un sachet d'Earl Grey. Paisible, je dis.
Le matin s'écoule, les boulets déboulent. Pour tuer le temps, enfin, l'achever, dirais-je, activités contemplatives: les belettes qui passent dans la rue en contrebas. Attention, je dis: belette, ce n'est pas péjoratif, la belette est un animal fin, racé, sympathique (avec des petites dents aiguës), utile. Sa domestication est... euh... bon. Donc les filles de la faculté de médecine proche, qui passent. Non, je n'ai pas honte. Non, je ne suis pas trop vieux pour ça. Oui, j'ai un fils de deux ans et demi. Oui, il vit avec sa mère à 700km d'ici. Alors j'ai le droit de regarder les belettes, le derrière des choses dans les escalators et le devant des autres dans les ascenseurs. C'est même mon droit i-na-lié-na-ble, constitutionnel. Mais juste nécessaire, pas suffisant.
Certes, la confrontation avec les baveux d'escaliers mécaniques a quelque chose de crispant. L'autre jour, au magasin d'électronique, deux mammifères locaux, un mâle, une femelle, échangent les contenus de leurs tubes digestifs avec des bruits de succion entre deux étages, les machines à laver et les disques durs. Le pire: ils n'étaient même pas beaux, mais saisis soudain d'un exhibitionnisme putassier. Je dois juste dire ça parce que je suis jaloux / frustré (barrer la mention inutile). Mais un jour, je recommencerai à chasser. En attendant, je regarde les belettes et le temps qui passe en me disant que je devrais faire quelque chose de mon énergie potentielle.
"... l'infirmière est un ange et ses yeux sont verts
comme elle lui sourit, attention, Jimmy veut lui plaire..."
12 juillet 2007
Petites autos
L'un de ces avantages cachés de la paternité, c'est cette liberté retrouvée, dénuée de toute culpabilité, de parcourir les rayons des magasins de jouets, le nez au vent, l'oeil humide de cet émerveillement soudain qui ressurgit de profondeurs oubliées. Certes, tout seul, c'est moins drôle, mais on peut prendre cet air intéressé ou investigateur, à la recherche de la perle rare pour le Petit qui n'est pas là.
Hier n'était guère différent. Echoué à Karlsplatz dans l'attente d'un retardataire maladif, je déambule. Le magasin d'électronique voisin a perdu son charme. Peut-être un laptop, pour écrire en voyage? Non, acheter un laptop est loin d'être une sinécure pour le technicien obsessionnel, la comparaison des caractéristiques techniques a quelque chose d'infini et de vain. J'en suis même arrivé à considérer l'acquisition d'une machine avec un processeur moins puissant pourvu qu'elle soit moins encombrante, c'est dire si j'approche de l'âge adulte.
La librairie n'offre guère d'activités intéressantes. Si, en fait, au premier étage, je tombe sur une bande dessinée allemande marrante! Une rareté dans l'aridité locale. Je l'achète presque, hésite, renonce, par paresse, sans doute. La simple révélation de l'existence d'un tel ouvrage était suffisante, il faut que je digère. Je redescends au rez-de-chaussée, parcours les livres étrangers, guère de nouveautés. Le rayon français est réduit, toujours les mêmes titres, mais il a le mérite d'exister. Une pile de Petit Nicolas y attend le chaland expatrié. En face, les offres spéciales, soit des ouvrages photographiques sur la vie secrète du loup tacheté coprophage de Svalonie orientale ou les secrets de beauté culinaires de l'ex-femme de l'oncle du facteur de Rutger Schmidt. Les autocollants bariolés de chiffres barrés peinent à surmonter la répulsion du passant. Certains livres meurent ici, c'est triste, un livre qui meurt, surtout quand il n'aurait jamais dû voir le jour.
Le magasin de jouets voisin est la dernière alternative. Je le connais bien, plutôt bien garni, aux prix raisonnables (ou presque, faute de comparaison de poids). Le rayons des petites autos est là, au rez-de-chaussée. Quantités d'emballages de plastique transparent et de carton mêlés, alignés, déposés, suspendus, entassés sur des étagères et le mur du fond impressionnant. Toutes les tailles, tous les styles, pour le collectionneur méticuleux ou le bagarreur de cour d'école.
Je me sens vieux, ces voitures ne me parlent pas. Certaines sont grossières, plastique moulé à la va-vite et fonctionnalité douteuse (j'appuie sur le bouton, une sirène crispante retentit et un lance-roquettes surgit de la porte de la voiture de police), d'autres simplement anodines (une voiture, quoi, quatre roues et une forme d'ensemble). Quantités de voitures américaines, folie du tuning, voitures modifiées, affublées d'excroissances aérodynamiques, bariolées à la limite de la nausée, avec générateur de bruit de crissements de pneus et de sur-régime moteur. Je suis un peu réticent, mais je me dis qu'après tout, s'il aime ça... Je m'attendris un instant sur un modèle de DS au 1/18, magnifique de précision, puis sur cette petite Renault Clio, voiture humaine dont je ne peux me détacher. Etrange, cette fixation sur la seule voiture que je puisse me payer, sans pourtant avoir jamais franchi ce pas. Même dans les jeux video de course, alors que Porsche et autres Lamborghini sont disponibles à profusion, il faut que je choisisse la Clio. Il faudra que j'en parle au Dr. M. Ah non, chuis bête, j'y vais pus le voir, fini...
Au détour d'un rayon, un emballage minuscule attire mon attention. Je m'approche, analyse l'objet. Moteur à rétrofriction de remplacement. Darda Motor... Darda Motor, ça me dit quelque chose. Petit à petit, les alentours s'éclaircissent, je prends conscience des autres objets du rayon. Mais oui, cette voiture, bien sûr. Petites autos à rétrofriction d'une puissance fascinante, les années 80. Je me rappelle, la Porsche Targa couleur bordeaux, ma préférée et sa cousine de course, la Tornado argent. Les modèles actuels sont un peu moins séduisants, certes moins chargés d'émotions. Une voiture de police, une sorte de formule 1. Mon champ de vision s'élargit. Oui. Un emballage fruste, même pas transparent, sans fenêtre. Un carton bariolé, couleurs un peu délavées, artificiellement vieilli. Une piste de course pour voitures Darda, avec loopings, virages relevés, etc... Et là, encore une autre, avec un croisement. Et là... Je constate que tout un pan de rayon, qui ne m'était jusqu'à présent pas apparu, que j'avais survolé, absent, est consacré à ce produit, que je croyais mort, enfoui sous plus de 20 années d'oubli. Je me souviens du catalogue et des pistes folles de sauts de la mort ou loopings entremêlés. Les "Made in China" ont succédé aux "Made in Germany", mais c'est bien lui, vendu encore sous la même marque, le même logo et ces emballages antiques marquant son âge et sa survie. Et ces après-midi passées à regarder les voitures virevolter sur des circuits improvisés.
Prémonition joyeuse de cet instant dans quelques semaines où, dans la quiétude familiale de la maison océane, je léguerai officiellement mon gros carton de petites autos à mon Petit à moi.

